Notules
dominicales de culture domestique n°178 - 3 octobre 2004
DIMANCHE.
Cinéma. 5 x 2 (François
Ozon, France, 2004 avec Valeria Bruni Tedeschi, Stéphane Freiss,
Françoise Fabian, Géraldine Pailhas, Michael Lonsdale, Antoine
Chappey, Marc Ruchmann, Jason Tavassoli, Jean-Pol Brissart).
Cinq étapes de la vie d'un couple, présentées à
rebours, de la rupture à la rencontre initiale.
On pouvait craindre que ce choix de présenter les cinq étapes
dans l'ordre inverse de la chronologie soit un simple gadget, un artifice
formel sans grande valeur, mais il n'en est rien. Le choix d'Ozon permet
de se rendre compte que la séparation finale n'est pas une surprise
dans la mesure où la fêlure était présente
dès les premiers instants. Présente mais invisible pour
les protagonistes, sauf peut-être à la fin de leur histoire,
le cheminement proposé par le réalisateur pouvant être
compris comme celui des personnages dans leur mémoire, à
la recherche de cette fêlure initiale. Le film est d'une construction
très rigoureuse, avec des éléments qui se font écho,
les discours du juge qui prononce le divorce et celui du maire qui prononce
le mariage (deux discours suivis du même double oui), les chambres
d'hôtel et les chansons italiennes qui mettent fin à chaque
chapitre. Ozon apparaît plus à l'aise et plus convaincant
dans une histoire simple que dans ses précédentes constructions
complexes (Swimming Pool) et est servi par des comédiens
parfaits.
TV. The Sopranos (série
américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisodes 7 &
8 avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve
Buscemi, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).
LUNDI.
Lecture. Bulletin Marcel Proust
n° 52 (Société des Amis de Marcel Proust et des
Amis de Combray, 2002; 228 p., sur abonnement).
Le cru 2002 de ce Bulletin n'est pas exceptionnel, ou c'est peut-être
moi qui me lasse. Les meilleurs pages sont consacrées aux adaptations
de Proust à l'écran (avec une idée intéressante
d'Yves Landerouin qui estime que Proust est plus présent dans des
films comme Mort à Venise ou Un dimanche à la
campagne que dans les adaptations de la Recherche signées
Raoul Ruiz ou Schlöndorff) et en bande dessinée avec une très
riche étude de Nicole Dauxin sur les albums de Stéphane
Heuet et Stanislas Brézet tirés de la Recherche.
Les autres articles s'intéressent à Proust et Maupassant,
à la sonate de Vinteuil, à Proust "écrivain
de la Grande Guerre", à la chevelure de Gilberte... La palme
de l'étude la plus inattendue revient à Elia Ennaïfar
pour "La représentation ornithologique dans la Recherche" (!)
où l'on est content d'apprendre que "Bien rares, dans la Recherche,
sont les exemples où le volatile est mis au service d'une cause
négative."
Curiosité 1. C'est dès la page 10 qu'on tombe sur la coquille
que tout le monde attend : "Prout ne cesse de développer son
plaidoyer (...)"
Curiosité 2. Le spécialiste suédois de Proust s'appelle
Sigbrit Swahn.
Réduction de la fracture numérique.
J'apprends que mes parents ont acheté un ordinateur.
TV. Bienvenue au gîte
(Claude Duty, France/G.-B., 2003 avec Marina Foïs, Philippe Harel,
Annie Grégorio; diffusé sur Canal + en septembre 2004).
Un couple de Parisiens prend la direction d'un gîte rural provençal.
La tranquillité recherchée n'est pas au rendez-vous.
Belle constance pour Philippe Harel qui, après avoir mis le sac
au dos dans ses Randonneurs (1996), accueille ici les adeptes de
la marche dans son gîte. Les Randonneurs était un
film drôle, celui-ci ne l'est pas. Au-delà de cet aspect
négligeable (ce n'est pas la première ni la dernière
fois qu'on tombe sur une comédie qui ne fait pas rire) on peut
tout de même s'interroger sur ce type de cinéma qui place
en vedette une comédienne (Foïs) dont la moitié des
répliques sont tout bonnement incompréhensibles du fait
de son débit et de son manque de prononciation. On peut sauver
du naufrage les quelques apparitions d'Olivier Saladin, échappé
de la troupe de Jérôme Deschamps pour camper un prêtre
"proche des jeunes" très réussi.
MARDI.
TV. Mazel Tov ou Le Mariage
(Claude Berri, France, 1968 avec Claude Berri, Elisabeth Wiener, Grégoire
Aslan, Régine, Luisa Colpeyn, Prudence Harrington, Gabriel Jabbour;
diffusé sur Canal + en septembre 1999).
Un jeune homme juif d'extraction modeste s'apprête à épouser
la fille d'un diamantaire anversois. Ils attendent un enfant. Mais le
jeune homme tombe amoureux d'une Irlandaise.
Pour son deuxième long-métrage (après Le vieil
homme et l'enfant), Claude Berri présente une histoire très
proche de celle racontée par Truffaut dans Baisers volés,
tourné la même année. Pour le jeune héros,
un cousin d'Antoine Doinel en plus sage, il s'agit de savoir ce qu'on
est prêt à abandonner au moment de se lancer dans la vie
conjugale. Comme chez Truffaut, le mariage n'est pas un aboutissement
mais une sorte de pis-aller, un compromis rendu nécessaire par
la pression sociale. Berri ajoute à cela une gentille satire de
la famille juive. La longue séquence finale, consacrée à
la célébration du mariage, permet d'entendre de beaux morceaux
de musique yiddish.
MERCREDI.
Vie familiale. Alice a émis
depuis plusieurs semaines le désir de suivre des séances
de gymnastique. Je l'accompagne pour son baptême gymnique au Palais
des Sports où je me retrouve fondu dans une masse de mamans professionnelles
qui, si j'en crois les conversations que je capte, passent leur journée
à convoyer leur progéniture de l'école de musique
à la patinoire, de la piscine à la M.J.C., du gymnase à
la salle de danse. Et moi que la simple obligation d'un déplacement
hebdomadaire (au golf pour Lucie) suffit à faire considérer
le mercredi comme le pire jour de la semaine... En tout cas, je n'aurai
pas à doubler la mise : Alice, totalement paumée, est
rapidement au bord des larmes, puis submergée par icelles et je
dois la retirer avant la fin de la séance. Encore une qui ne fera
pas carrière dans les komsomols. En tout cas, nous voici nantis
d'une nouvelle arme coercitive pas glorieuse, certes, mais appréciable,
sur le thème : "si tu n'es pas sage, je te fais faire du sport."
Courriel. Alain Zalmanski a mis en
ligne sa dernière vendange d'aptonymes. Les notuliens qui, sur
le terrain, prospectent avec acharnement et m'adressent leurs trouvailles
devraient les retrouver ici http://www.fatrazie.com/news.htm
JEUDI.
Courrier. J'envoie une revenue de
presse à Y. et une lettre à l'office du tourisme de Luxeuil-les-Bains.
Je reçois mon premier numéro d'abonné au Monde, ce
qui me privera du plaisir de courir parfois plusieurs marchands de journaux
dans la matinée pour y dénicher mon quotidien préféré.
TV. Punch-Drunk Love, Ivre d'amour
(Punch-Drunk Love, Paul Thomas Anderson, E.-U., 2002 avec Adam
Sandler, Emily Watson, Philip Seymour Hoffman; diffusé sur Canal
+ en septembre 2004).
Après le foisonnant Magnolia, Paul Thomas Andeson se tourne ici
vers une histoire intimiste, plutôt fleur bleue, une sorte de conte
de fée sentimental centré sur un héros pas comme
les autres : Barry, célibataire qui vit étouffé par
ses sept sœurs, solitaire qui exprime sa souffrance par des accès
de fureur destructrice, homme d'affaires peu avisé qui n'hésite
pas à acheter des tonnes de puddings pour découper les bons
de réduction qui se trouvent sur les emballages. Barry trouve l'amour
et emploie sa rage à combattre tout ce qui fait obstacle entre
lui et sa promise. Entre tragédie et comédie loufoque, Anderson
louvoie habilement, démontrant une nouvelle fois son originalité
et sa maîtrise de la mise en scène (primée à
Cannes) qui s'exprime par des surcadrages très léchés
qui accentuent l'isolement du héros.
VENDREDI.
Pixels. Achat d'un nouvel appareil
photo.
Au courrier. Un disque de Josh Ritter
et une invtiation à aller festoyer au Val-d'Ajol.
TV. Dites-lui que je l'aime
(Claude Miller, France, 1977 avec Gérard Depardieu, Miou-Miou,
Jacques Denis, Claude Piéplu, Dominique Laffin, Josiane Balasko,
Christian Clavier).
David, comptable dans une petite ville de Savoie, espère bien un
jour enlever Lise, son amour d'enfance, à son mari et l'installer
dans le chalet qu'il a aménagé pour eux deux. Il ne s'aperçoit
pas de l'amour qu'a pour lui Juliette, sa voisine d'immeuble.
Il y a eu quelques rôles comme celui-ci, au tournant des années
80, dans lesquels Gérard Depardieu, avant de devenir l'espèce
de Diego Maradona du cinéma français qu'on connaît
aujourd'hui (syndrome Brando ?), était tout bonnement génial.
En vrac Sept morts sur ordonnance, (Jacques Rouffio), Mon oncle
d'Amérique (Resnais), Le dernier métro et La
Femme d'à côté (Truffaut), Dites-lui que je
l'aime. Il n'avait pas d'égal pour jouer l'homme tourmenté
par une passion délétère comme ici où son
personnage préfère se détruire dans un amour impossible
plutôt que de saisir celui qui est à sa portée. Claude
Miller, qui sort de huit films où il fut l'assistant de Truffaut,
a retenu les leçons du maître, notamment dans la direction
d'acteurs et la mise en valeur des personnages féminins (Miou-Miou
et Dominique Laffin). Dans cette très noire adaptation d'un roman
de Patricia Highsmith, il filme ici des paysages savoyards inquiétants
qu'il utilisera à nouveau vingt ans plus tard dans La Classe
de neige.
SAMEDI.
Vie sanitaire. Où j'apprends
que la douleur au coude qui me tenaille depuis mes exploits halieutiques
de l'Allier a pour nom épicondylite et qu'il s'agit d' une affection
qui atteint principalement les joueurs de tennis. Du sportif, je n'aurai
jamais eu la carrure ni la carrière, mais j'aurai au moins connu
les maux. J'en retire une immense satisfaction.
Vie familiale. Les filles reviennent
de la fête foraine avec un nouveau poisson, un poisson de couleur.
Négrillon partage désormais le bocal de Vermillon II ou
III dont on fête pour l'occasion le premier anniversaire.
TV. 24 heures chrono (série
américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer
Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos
Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 3 & 4, diffusés
sur Canal + le soir même).
Palpitant. Le meilleur des anti-épicondylites.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°179 - 10 octobre 2004
DIMANCHE.
Vie familiale. Journée multi-activités
: notules, PMU, exhibition de cerfs-volants au golf, visite aux parents
qui ont du mal à appréhender le maniement de la souris d'ordinateur,
rosbif, jardin (les betteraves sont belles), installation chaotique, comme
il se doit, des programmes du nouvel appareil photo sur les ordinateurs
domestiques, travail scolaire, promenade vespérale, attente inquiète
du résultat du FC Metz (0-0 face à Sochaux), soirée
crêpes, tentative acharnée d'ouvrir les fichiers Word dont
l'accès m'est toujours mystérieusement interdit (Publicités
peintes et Invent'Hair), tentative tout aussi acharnée et tout
aussi vaine de les basculer sur l'ordinateur portable où je pourrais
les atteindre sans problème, rage et désespoir jusqu'au
petit matin.
TV. The Sopranos (série
américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisodes 9 &
10 avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve
Buscemi, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).
La seule série qui dépasse The Sopranos sur le plan
du nombre de scènes d'enterrements filmées est Six Feet
Under. Normal pour une série consacrée à une
famille de croque-morts. La différence tient au fait que, dans
The Sopranos, les défunts meurent rarement dans leur lit
et que ceux qui les ont poussés dans la tombe assistent toujours
à leurs funérailles, assurant ainsi un service après
vente impeccable.
Courriel. En janvier 2000, soit dans
l'antiquité pré-notulienne, au cours d'un voyage ferroviaire
Paris - Nancy, j'ai lu Paysage fer de François Bon, un récit
de voyage où l'auteur, qui a pris pendant cinq mois le même
train entre ces deux gares, raconte tout ce qu'il voit depuis sa place,
toujours la même : aiguillages, écluses, cafés, routes,
dancing, gares, prison, usines, inscriptions. J'ai ressenti pour ce texte
la même fascination que pour la Tentative de description de choses
vues au carrefour Mabillon de Perec. Tout au long de l'année,
je suis revenu de mes week-ends parisiens avec le livre sur les genoux,
le regard en navette entre le paysage et la page, faisant des découvertes,
me livrant à des vérifications, heureux de faire coïncider
ma vision avec celle de l'auteur, rageant quand je ratais un lieu mentionné,
me promettant d'être plus attentif la fois suivante. Paysage
fer m'était apparu comme un travail sur l'infra-ordinaire,
travail d'inventaire, travail de mémoire à l'heure où
le TGV Est va faire disparaître cette ligne : "La nouvelle
ligne de train, enfin rapide, bientôt passera droit, il n'y aura
plus que deux gares et quelques parkings. On sera nous-mêmes dispensés
de constater l'abandon. On ne regardera même plus, peut-être,
aux vitres du train." Aujourd'hui, FB s'abonne aux notules.
LUNDI.
Vie professionnelle. Journée
glauque. Mon corps me fait savoir gentiment que les trois heures de sommeil
que je lui ai chichement accordées ne lui ont pas suffi. Du coup,
il me prive de cinéma. Pas de regret : je m'y serais fait balayer
le lendemain matin avec les derniers popcorns.
Lecture. Couleur franche (In
a True Light, John Harvey, 2001, Éditions Payot & Rivages
2004 pour la traduction française, traduit de l'anglais par Mathilde
Martin; coll. Rivages/noir n°511; 336 p., 9 €).
Sloane sort de prison où il a purgé une peine pour avoir
mis ses talents de peintre au service d'un faussaire. Son ancienne maîtresse,
artiste internationalement reconnue, meurt après lui avoir appris
qu'il est le père de sa fille Connie. Celle-ci a rompu les ponts
avec sa mère et mène une carrière de chanteuse à
New York. Sloane part à sa recherche.
John Harvey, après neuf livres consacrés à son héros
Charles Resnick, a décidé de se passer de ses services et
de se consacrer à autre chose. On comprend ses raisons : sortir
du cadre étroit de Nottingham et élargir le champ des enquêtes,
développer des centres d'intérêt qui lui tiennent
à coeur, la peinture et surtout le jazz (Resnick est amateur, assiste
à quelques concerts et ses chats portent des noms de jazzmen mais
ça ne va pas plus loin). Nous voilà donc embarqués
dans une histoire qui comprend plusieurs va-et-vient entre Londres et
New York et qui nous entraîne dans le milieu des galeries d'art
et des clubs de jazz. Si Harvey veut exister sans Resnick, pourquoi pas,
Lawrence Block ne se limite pas à Matt Scudder, Westlake ne se
consacre pas exclusivement à Dortmunder et les meilleurs livres
de Conan Doyle ne sont pas les Sherlock Holmes. Mais quelle idée
d'avoir choisi cette histoire peu vraisemblable de père à
la recherche de sa fille, ce traitement vaguement mélodramatique,
cette manière américaine de remercier tout son entourage
? Dans ce contexte émollient, les pages de John Harvey sur le jazz,
celles auxquelles, on le devine, il tient le plus, n'apparaissent que
comme de vains ornements et participent au sentiment général
de déception.
TV. Depuis qu'Otar est parti...
(Julie Bertucelli, France-Belgique 2003 avec Esther Gorintin, Nino Khomasuridze,
Dinara Drukarova; diffusé sur Canal + en septembre 2004).
Eka, 90 ans, vit à Tbilissi dans l'attente des nouvelles de son
fils Otar, parti travailler à Paris. Un jour, Otar meurt sur un
chantier. La fille et la petite-fille d'Eka décident de lui taire
la nouvelle.
Avec un traitement bien sûr différent, Good Bye Lenin,
sorti à la même période, s'intéressait au même
thème : est-ce qu'on peut, par amour, dissimuler à un proche
une nouvelle qui l'affecterait au plus haut point, irait jusqu'à
menacer son existence ? Pas de procédé comique ici, mais
un film tout en nuance et en retenue servi par la belle figure d'Esther
Gorintin qui mène au cinéma une belle carrière de
nonagénaire. Le film s'accompagne d'une peinture amère de
la vie à Tbilissi, entre les pannes de courant et d'eau, avec la
débrouille érigée en dogme national, le rêve
d'un eldorado français bien éloigné de la réalité
et une difficulté certaine à renier le passé stalinien
malgré ses côtés noirs. Un passé où
le truquage est la dissimulation étaient la base du système,
mensonge national reproduit ici à l'échelle familiale pour
la bonne cause.
MARDI.
Vie associative. Assemblée
Générale de la Boîte à Films, l'association
qui s'occupe du cinéma art et essai à Épinal. La
convocation était accompagnée d'un appel aux bonnes volontés
pour soutenir l'équipe dirigeante dans ses tâches, j'y avais
répondu favorablement. Mais encore une fois, je suis meilleur à
l'écrit qu'à l'oral. Ce soir, je ne dis rien, incapable
que je suis de parler à plus d'une personne à la fois mais
aussi craignant de perdre, dans ce cénacle où personne ne
me connaît, le précieux confort que me procure mon anonymat.
MERCREDI.
Emplettes. J'achète un Série
Noire, un livre de Julian Barnes et le numéro de la revue Le
Rocambole consacré à Enid Blyton, tout à la joie
de découvrir les secrets de Oui-Oui et de Jeannot Lapin.
Courrier. Je reçois une carte
postale des G., en Corse, et le programme de l'Espace Molière de
Luxeuil-les-Bains. On y annonce une version théâtrale de
la Lettre au père de Kafka pour laquelle j'ai bien l'intention
de faire le déplacement.
Informatique. On m'a prêté
une clé USB, un objet minuscule grâce auquel, après
les tâtonnements de rigueur, je parviens à transférer
mes dossiers bloqués sur l'ordinateur portable. Je peux enfin mettre
à jour mon Invent'Hair et ajouter les photos de publicités
peintes prises pendant les vacances.
JEUDI.
Courrier. J'envoie des coupures à
Y. et aux D., une demande de désabonnement au Figaro week-end (j'ai
désormais assez de grilles de Michel Laclos pour soutenir un siège)
et décline une invitation.
Cinéma. Collatéral
(Collateral, Michael Mann, E.-U., 2004 avec Tom Cruise, Jada Pinkett
Smith, Jamie Foxx, Irma P. Hall, Mark Ruffalo, Peter Berg, Bruce McGill,
Barry Shabaka Henley).
Los Angeles. Un chauffeur de taxi est engagé pour la nuit par un
tueur qui doit éliminer cinq personnes.
Je connaissais Heat de Michael Mann, un bel affrontement entre
Pacino et De Niro, mais je ne m'attendais pas à être bluffé
de la sorte par cette histoire qui est tout bonnement le meilleur film
nocturne urbain depuis Lost in Translation de Sofia Coppola. Michael
Mann a mélangé pour son travail les meilleurs ingrédients,
le procédé le plus adapté (vidéo numérique)
le meilleur éclairage, les meilleurs prises de vue (notamment en
altitude), la meilleure musique angeleno (des groupes inconnus de mes
services), peut-être pas le meilleur scénario (prévisible)
ni la meilleure interprétation (là, c'est une affaire d'affinité
avec Tom Cruise) mais ce dernier point n'a guère d'importance tant
on n'a d'yeux que pour la ville, personnage central inoubliable de l'aventure.
L'utilisation systématique du gros plan pour filmer les personnages
(qui vient peut-être tout bonnement de Tom Cruise qui n'aime pas
laisser apparaître sa petite taille) alterne avec des plans exclusivement
urbains où Michael Mann laisse apparaître un talent insoupçonné
: sa façon de filmer une station de taxis, un club de jazz, une
boîte de nuit, un palais de justice vide et, pour finir, un parcours
dans un métro désert est sidérante. Les gros budgets
sont souvent prétextes à l'épate et à la boursouflure,
Mann,comme Spielberg, montre qu'ils peuvent être utilisés
intelligemment. Dans ce cadre, l'affrontement entre le chauffeur et son
client dépasse la lutte habituelle du bien et du mal, le loup est
capable de douceurs surprenantes et l'agneau sait à l'occasion
sortir des griffes qu'on ne lui soupçonnait pas...
VENDREDI.
Vie de quartier. Ici, c'est une photo
de M. Grandhomme, prise le 30 septembre dernier.

M.
Grandhomme tient un garage en face de la pharmacie, juste à côté
du coiffeur, ex-marchand de télé qui n'avait jamais vendu
de télé. Voici le garage, photographié également
le 30 septembre dernier.
Donc c'est
le garage, vu de mon bureau. Le 30 septembre, M. Grandhomme a pendu son
bleu au clou, raccroché ses clés à tube et a fermé
les portes du garage du Char-d'Argent. Il y travaillait depuis l'âge
de 14 ans, en compagnie puis à la suite de son père qui
avait pris l'affaire en 1936. M. Grandhomme travaillait seul, pelant de
froid l'hiver et crevant de chaud l'été sous son toit en
tôle. Le garage du Char-d'Argent n'était pas une clinique
pour voitures où le chef d'atelier vous reçoit en blouse
blanche de médecin hospitalier. C'était une chape de ciment
avec un pont et une fosse, des bidons, des flaques de graisse et des seaux
de sciure. On y était bien reçu. M. Grandhomme prend sa
retraite, un peu las et incapable d'investir dans l'appareillage électronique
que réclame désormais sa profession. M. Grandhomme ne quitte
pas le quartier. Il continuera d'habiter au-dessus du garage, c'est là
qu'il est né. Il essaiera de louer les lieux, il paraît que
des gens cherchent des endroits comme le sien pour l'hivernage de leurs
caravanes. M. Grandhomme n'est pas amer, il est content de pouvoir souffler
un peu. Derrière sa maison, il a un petit jardin qui descend jusqu'à
la Moselle, j'y suis allé une fois ou deux. L'été,
Mme Grandhomme y étend les cottes de son mari et y soigne ses géraniums.
Il y a des sièges pour se reposer. Il y a aussi quelques GS et
une 504 qui rouillent gentiment sur la pelouse, sans roues, sans phares,
mais qui ont l'air d'être heureuses d'avoir quitté l'asphalte
et d'être là, dans l'herbe. M.Grandhomme, quand les beaux
jours reviendront, ira s'asseoir sur une chaise longue et fumera ses Gauloises,
paisible, au milieu des carcasses aux orbites creuses. M. Grandhomme ne
sera jamais seul.
TV. Soupçons (Série
documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes
1 & 2 diffusés la veille sur Canal +).
Le projet de Jean-Xavier de Lestrade fut de suivre une enquête judiciaire
dans ses moindres détails, jusqu'au verdict. Dans le genre, on
peut aussi bien se tourner vers le cinéma de fiction, Autopsie
d'un meurtre d'Otto Preminger a de quoi ravir les amateurs. L'histoire
(réelle) de Michael Petersen écrivain de Caroline du Nord,
qui dans la nuit du 9 décembre 2001 appelle la police parce que
sa femme vient de se tuer en tombant dans l'escalier et qui est accusé
de l'avoir tuée n'a a priori pas plus d'intérêt que
celle (imaginée par Robert Traver) du lieutenant Frederick Manion,
l'accusé du film de Preminger. Mais l'auteur du documentaire a
bénéficié d'un atout qui a sauvé son entreprise
: la chance. Sur les tonnes d'affaires judiciaires américaines
qui s'offraient à lui, il a, et ça, il ne pouvait pas le
prévoir, déniché celle qu'il fallait. Celle qui présentait
assez de rebondissements (le veuf éploré qui se transforme
en assassin présumé, la découverte des faces cachées
de sa vie sexuelle qui joue contre lui, les accusations portées
par des membres de sa propre famille), assez de caractérisation
sociale et géographique (on est dans le milieu des riches blancs
du Sud), assez de contrastes latents chez les forces en présence
(sur l'attitude face à l'homosexualité, face à l'argent,
à la gloire, au mensonge...) pour gagner son pari. C'est ce qu'on
devine dès ces deux premiers épisodes où l'on voit
à l'oeuvre les deux équipes opposées, celle du procureur
et celle de la défense, occupées à monter leur dossier
en vue du procès. C'est surtout l'équipe de la défense
que l'on suit. Un groupe d'avocats payés à prix d'or (il
est question d'une somme avoisinant les 750 000 dollars) pour innocenter
Michael Petersen. Et là, le spectacle est fascinant. Ces gens mènent
une véritable enquête policière, se livrent à
des reconstitutions, engagent des experts (en biomécanique, en
médecine légale...), font subir à l'accusé
des simulations de son procès, lui font donner des cours de diction...
En face, on est plus paisible car plus confiant. Pour le procureur, c'est
simple : les blessures de la victime ne peuvent provenir d'une simple
chute et les liaisons homosexuelles cachées de l'accusé
apparaissent comme une excellent mobile. A suivre...
SAMEDI.
Vie familiale. En route pour le Haut-du-Tôt
pour un week-end familial. Ce soir, c'est bäkeofe. C'est moi qui
ai choisi le menu. J'ai beau avoir les maux d'un sportif, je ne suis pas
encore prêt à en adopter les habitudes diététiques.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°180 - 17 octobre 2004
DIMANCHE.
Vie familiale. Suite de la réunion
des descendants de pépère Albert, grand-père de Caroline,
à l'auberge de la Croix des Hêtres. Albert Abel était
marchand de vin. Je ne désespère pas de retrouver un jour,
sur une petite route du département, une vieille publicité
peinte portant son slogan "Le vin Abel est bon." En attendant,
c'est dans l'eau de son bocal que nous retrouvons le cadavre de Négrillon.
L'increvable Vermillon II ou III en ricane encore.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules, assortie d'un aptonyme médical (Dr Hautecoeur,
cardiologue à Versailles).
TV. The Sopranos (série
américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisodes 11 &
12 avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve
Buscemi, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).
LUNDI.
Courriel. Beaucoup de réactions
à l'histoire de M. Grandhomme, notamment de F.B. qui a grandi dans
un garage Citroën situé en face d'une pharmacie. Loin de se
douter de la petite notoriété qu'il vient d'acquérir,
M. Grandhomme est aujourd'hui occupé à démonter les
enseigne de son garage.
TV. 24 heures chrono (série
américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer
Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos
Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 5 & 6, diffusés
sur Canal + le 9 octobre 2004).
Jack Bauer multiplie les actions suicidaires et sa fille Kimberley tartine
pour réparer ses bourdes.
MARDI.
Vie professionnelle. Journée
de formation dans le cadre de l'opération "Collège
au cinéma", illustré par une énième mais
toujours appréciée vision de La Prisonnière du
désert de John Ford. Il y a du monde, je sais qu'il ne faut
pas que je pleure au moment où John Wayne dit "Let's go home,
Debby", la phrase qui me transforme à chaque fois en serpillière.
H.D., intermittent des notules, nous livre un commentaire éclairé
sur le formalisme fordien, je redécouvre le soin dont fait preuve
le réalisateur dans la composition de ses plans et la construction
de ses histoires.
Vie culturelle. Caroline revient enchantée
du spectacle de 5 de Cœur, quintette vocal qui se produisait à
Épinal dans le cadre du festival des Larmes du rire.
Lecture. Disparu à jamais
(Gone For Good, Harlan Coben, Delacorte Press 2002, Belfond 2003
pour la traduction française; traduit de l'américain par
Roxane Azimi; Pocket coll. Thriller n° 1205; 480 p., 7 €).
Livingston, New Jersey. Ken Klein, accusé d'avoir tué sa
jeune voisine a disparu depuis onze ans. Son frère Will apprend
de sa mère mourante que Kevin est encore vivant et se lance à
sa recherche.
De ce produit manufacturé, on pourra retenir le premier chapitre,
l'ambiance lourde au moment des obsèques de la mère, le
chagrin de la famille (une telle famille, celle d'un meurtrier a-t-elle
le droit d'avoir du chagrin alors que la honte et le remords seuls devraient
l'occuper ?), le regard des voisins de cette petite ville de banlieue.
Le reste est beaucoup plus convenu, avec une quête du frère
qui ne manque pas de rebondissements, racontée dans une langue
malheureusement dépourvue de toute personnalité. On pourra
déplorer aussi un certain goût pour la redondance et l'étirement
des dialogues qui sentent parfois le remplissage. Le renversement des
valeurs auquel on assiste à la fin n'évite pas le happy
end mais en crée un autre, plus inattendu.
MERCREDI.
Courrier. Je reçois le dernier
numéro de la revue Histoires littéraires, qui cite
Perec dès l'éditorial, et une lettre d'Ela Bienenfeld avec
des informations pour le prochain Bulletin de l'Association du même
Perec.
TV. Football : Chypre - France (0-2).
La présence des Chypriotes me remet en mémoire la grande
affection que j'entretiens pour le suffixe "ote" qui, ajouté
à un nom de lieu, en désigne les habitants. Le match n'étant
guère passionnant, je pars à la recherche de la liste de
ces lieux que j'avais commencé à établir. Elle n'est
pas très longue, puisque, outre les Chypriotes susmentionnés,
elle ne comprend que les habitants de Smyrne (Smyrnotes), du Caire (Cairotes),
Istanbul (Stambouliotes), Skopje (Skopjotes), Sofia (Sofiotes), Andros
(Andriotes). Je n'ai jamais trouvé d'où venaient Judas Iscariote
et Simon le Zélote. Mais j'ai connu une grande félicité
lorsque j'ai découvert dans le Larousse illustré de 1905
que les habitants de Chio ("île de l'archipel ottoman")
étaient les Chiotes. L'article précise même qu'au
Moyen Âge, "Arabes, Turcs et Européens s'en sont constamment
disputé la domination". Ce qui me permet d'affirmer, renouant
avec un humour de cour de récréation que je n'ai jamais
totalement renié, que les Chiotes ont été souvent
occupés.
JEUDI.
Courrier. J'envoie un mot à
Mme Bienenfeld et une revue de presse à Y.
Cinéma. Brodeuses (Eléonore
Faucher, France, 2004 avec Lola Naymark, Ariane Ascaride, Jackie Berroyer,
Thomas Laroppe, Marie Félix, Arthur Quehen).
Le film commence avec la présentation d'une sorte de Rosetta cyclomotorisée,
Claire, dix-sept ans, qui va piquer les choux de ses parents agriculteurs.
Elle a coutume d'échanger les choux contre des peaux de lapin qu'elle
orne de broderies. Claire travaille à l'Intermarché local
où elle s'engueule avec à peu près tout le monde,
y compris le jeune employé dont elle attend un enfant. Pas question
de garder l'enfant, mobylette, Claire chez une gynécologue se renseigne
sur l'accouchement sous X. Claire quitte son emploi, mobylette, et se
fait engager par Mme Mélikian, une brodeuse qui vit en recluse
depuis que son fils est mort dans un accident de moto (pour l'occasion,
Ariane Ascaride s'est fait la tête de Barbara).
C'est à ce moment que le film bifurque, devient contemplatif et
intimiste. Il s'agit alors d'un apprivoisement mutuel entre deux êtres
blessés qui doivent réapprendre à vivre. Le fil et
les accrocs de la broderie deviennent métaphore de la vie et du
film qui se fait. L'ennui n'est pas loin (ma grand-mère Lucie était
brodeuse de profession et jardinière le reste du temps et j'ai
davantage hérité de son coup de bêche que de son coup
d'aiguille) mais on finit, sinon conquis, du moins indulgent grâce
à la beauté de la lumière et au sourire d'Ariane.
Curiosité. Ne pas manquer la fin où le fiancé de
Claire pêche une belle carpe, la soupèse, la caresse, la
rejette à l'eau puis, immédiatement se consacre à
la jeune fille, promène ses mains sur son visage et ailleurs. Les
capitaines vainqueurs ont une odeur forte.
VENDREDI.
Satyre. Je vais chercher Lucie à
la piscine. J'ai tellement l'habitude de fréquenter ces lieux que
je m'égare dans les vestiaires réservés aux femmes.
Je m'enfuis sous les cris d'orfraie des naïades.
TV. Soupçons (Série
documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes
3 & 4 diffusés la veille sur Canal +).
Les affaires de Michael Peterson ne s'arrangent pas ("Voilà
qui va donner encore plus d'intérêt à votre film",
dit son avocat au réalisateur). L'accusation se penche sur son
passé de militaire en Allemagne et découvre que la mère
des deux filles qu'il a adoptées est morte d'une chute dans ses
escaliers... exactement comme Mme Peterson. On exhume le corps, on pratique
une autopsie qui conclut à la présence de traces de coups
ayant entraîné la mort. Le procès s'ouvre. Mal parti,
Peterson... Heureusement pour lui son avocat a l'air bien meilleur que
celui de la partie adverse.
SAMEDI.
TV. 24 heures chrono (série
américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer
Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos
Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 7 & 8, diffusés
sur Canal + le soir même).
On atteint toujours un stade, dans cette série, où l'on
apprend que les bons et les méchants ne sont pas exactement ceux
que l'on croyait au départ. L'effet s'émousse, puisqu'à
la troisième saison, l'inattendu est attendu. Le premier renversement
de situation auquel on assiste dans le septième volet a toutefois
le mérite de réveiller un peu l'intérêt et
donne lieu au meilleur épisode à ce jour.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°181 - 24 octobre 2004
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
La stricte observance de l'ordre alphabétique qui régit
cet itinéraire nous conduit aujourd'hui au monument aux morts de
Baudricourt. C'est la réouverture de ce chantier littéraire,
un peu délaissé cette année. Comme d'habitude, c'est
l'arrivée de l'automne qui me donne à nouveau envie de sillonner
le département pour aller photographier les monuments aux morts.
La sécheresse des noms alignés ressort mieux dans l'humidité
ambiante et le marbre s'apprécie davantage avec une couche de boue
aux semelles.
TV. The Sopranos (série
américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisode 13 avec
James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve Buscemi,
diffusés sur Canal Jimmy le soir même).
"Being lectured by the president on fiscal responsibility is a
little bit like Tony Soprano talking to me about law and order in this
country," soit, traduit dans Le Monde du 15 octobre : "Recevoir
des leçons du président sur la responsabilité budgétaire
c'est un peu comme si Tony Soprano me parlait de l'ordre public dans ce
pays." (John Kerry, sénateur du Massachusetts, au cours du
débat présidentiel de Tempe, Arizona, le 13 octobre 2004).
Au cours de ce dernier épisode, Tony Soprano échappe de
peu à une rafle du FBI. Il s'enfuit dans les bois, marche dans
la neige, patauge dans un ruisseau gelé. On souffre avec lui, on
prie pour qu'il ne se fasse pas prendre. C'est là qu'on mesure
toute l'habileté des auteurs de cette série : ce type est
un mafieux de la pire espèce, un assassin, un bandit, une ordure,
et on souffre avec lui parce qu'il a les pieds mouillés...
Bonnes nouvelles. L'égalisation
de Marseille à la dernière minute du match contre Saint-Etienne
me permet un sans faute plutôt rémunérateur au Loto
Foot. Je trouve aussi satisfaction dans des zones plus élevées
de mon cortex à la lecture du bulletin de remue.net,
site de François Bon qui signale l'existence des notules dans la
rubrique "au gré des blogs" et dans son dossier Perec.
MARDI.
TV. Juliette des esprits (Giulietta
degli spiriti, Federico Fellini, Italie, 1965 avec Giulietta Masina,
Sandra Milo; diffusé sur Télé Monte-Carlo en octobre
1999).
Juliette, une bourgeoise romaine est persuadée que son mari la
trompe. Elle entreprend diverses démarches pour connaître
la vérité.
Du spiritisme à la psychanalyse, en passant par le rêve et
l'embauche d'un détective privé, Juliette expérimente
toutes les sources de connaissance qui passent à sa portée.
Mais rapidement, l'enquête sur le mari devient une enquête
sur elle-même. Chaque expérience est prétexte à
la mise en scène d'un tableau dans lequel, c'est le troisième
étage de la construction, Fellini lui-même expose ses fantasmes,
comme il le fera plus tard dans son Satyricon. Une femme ordinaire
(Giulietta Masina apparaît très popotte) se révèle,
sous son oeil, pleine d'une intense vie intérieure. Les deux heures
trente du film ne sont pas passionnantes, loin de là, mais il y
a des séquences magnifiques, comme cette mise en scène d'un
martyre chrétien dans laquelle Juliette se revoit enfant dans le
rôle de la sainte suppliciée et enlevée au ciel.
MERCREDI.
Emplettes. J'achète des billets
de train, un polar, un opuscule sur Mallarmé et des romans maritimes
de Melville.
Courrier. S. m'envoie le programme
de la médiathèque de Sélestat où l'artiste
genevois Gérald Minkoff propose une exposition sur les palindromes.
Lecture. Temps noir n° 7 (Éditions
Joseph K., janvier 2003; 224 p., 13 €).
"La Revue des Littératures Policières".
Romain Brian livre la suite de son énorme travail sur les histoires
de chambres closes et de crimes impossibles. Après en avoir établi
l'historique dans le numéro précédent, il explique
ici les liens qui existent entre ce thème particulier et la forme
de la nouvelle : "Le processus de concentration, propre à
la nouvelle, permet au texte de nous affecter par une intensité
que le roman n'est pas capable de prolonger tout au long du récit
- parce que dans une nouvelle, le lecteur n'a pas le temps de raisonner."
Il présente les histoires de chambre close comme des récits
à mi-chemin entre le policier ( "jeu fini", dans lequel
la conclusion propose un vainqueur) et le fantastique ("jeu infini"
qui ne s'arrête jamais "parce qu'il n'y a ni gagnant, ni conclusion,
ni limites définies"). Il s'attarde enfin sur le plaisir de
la relecture de ce type d'histoire (plaisir réel, j'ai oublié
de compter combien de fois j'ai lu Le Mystère de la chambre
jaune) qui peut être de nature endogénique (qui permet
au lecteur de se livrer à une seconde enquête, la solution
servant de point de départ à une seconde lecture) ou exogénique
("en raison du style particulier d'un auteur, parce que l'histoire
porte en elle un message et ne se limite pas à distraire le lecteur,
parce que l'on veut explorer les recoins du texte, mettre à jour
les astuces rhétoriques et les procédés utilisés
par l'auteur, etc.").
On passe ensuite à un dossier sur Dashiell Hammett à l'occasion
de la sortie de l'ouvrage Album de famille, dû à la
fille cadette de l'auteur. Roland Lacourbe dissèque sans complaisance
toutes les nouvelles du Club des Veufs Noirs d'Isaac Asimov (cinq
recueils parus en 10/18, je me rappelle en avoir lu un sans m'en trouver
vraiment transporté). De même, je n'ai pas aimé tout
ce que j'ai lu de Marc Villard mais l'entretien qu'il accorde à
Richard Comballot révèle un auteur à la personnalité
très riche et intéressante et dont le genre de prédilection
fut longtemps la poésie.
L'actualité du semestre, qui clôt la revue, laisse prévoir
un programme de lecture copieux en compagnie de Sparkle Hayter, Deon Meyer,
Ian Rankin, Harlan Coben, Daniel Woodrell, Gunnar Staalesen et Carlo Lucarelli.
JEUDI.
Courrier. J'envoie l'enregistrement
vidéo des premières heures de 24 heures chrono à
J, une revue de presse à Y et une paire d'aptonymes religieux à
AZ.
TV. Soupçons (Série
documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes
5 & 6 diffusés le soir même sur Canal +).
Cette fois, on est en plein procès, le deuxième épisode
s'arrête au quarante-troisième jour. L'accusation présente
ses témoins mais le dossier n'a pas l'air très solide. On
attend le moment où Rudolph, l'avocat très charismatique
de Michael Peterson, va lâcher les chiens.
VENDREDI.
Transhumance. Départ pour Paris
par le 19 h 35, Caroline est du voyage.
SAMEDI.
Lecture. Quelque chose à
déclarer (Something to Declare, Julian Barnes, Mercure
de France, 2004, coll. bibliothèque étrangère; traduit
de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin; 434 p., 23 €).
Chroniques.
Attention, tromperie sur la marchandise. Nulle part (avant la page 411)
il n'est précisé que ce livre est un recueil d'articles
parus dans divers organes de la presse anglo-saxonne (New York Review
of Books, Times Literary Supplement entre autres). La quatrième
de couverture présente la chose comme "la véritable
déclaration d'amour de Julian Barnes pour la France" et on
s'attend donc à quelque chose de suivi, de construit. La déception
est accrue par la teneur des premières chroniques consacrées
à la Nouvelle Cuisine, au Tour de France, à François
Truffaut, à la chanson française. Chroniques destinées
au lecteur anglais ou américain qui ne présentent guère
d'intérêt pour son homologue français. Barnes est
un peu plus intéressant lorsqu'il dresse les portraits de quelques
personnalités littéraires ou artistiques, Mallarmé,
Courbet, Simenon, Baudelaire. Mais il faut atteindre la page 210 pour
arriver au sujet qui passionne Julian Barnes, Flaubert.
A partir de là, on ne lâche plus le livre. C'est l'actualité
flaubertienne des quinze dernières années qui sert de prétexte
aux articles de Barnes : sortie du film de Chabrol tiré de Madame
Bovary, publication de biographies (celle d'Herbert Lottman), de traductions
en anglais (celle de L'Idiot de la famille de Sartre), de lettres
(les tomes 3 et 4 de la correspondance en Pléiade, correspondance
Flaubert - George Sand), des Carnets de travail ... Julian Barnes est
passionné, précis, brillant, sévère et absolument
captivant. Le recueil se termine par un petit bijou, une étude
rapide et imparable du personnage de Justin, le commis de Homais dans
Madame Bovary. Deux personnes sont capables de me faire abandonner
toute lecture en cours pour rouvrir mes volumes de Flaubert : Pierre Dumayet
et Julian Barnes.
Vie parisienne. Ouverture du séminaire
Perec 2004-2005 à Jussieu. Danielle Constantin, qui doit parler
de Lieux où j'ai dormi a eu la bonne idée de lancer
via la [listeperec] des suggestions de lecture pour préparer la
séance. J'ai donc relu, avant de partir, le chapitre sur la chambre
dans Espèces d'espaces et les "Trois chambres retrouvées"
de Penser/Classer, ainsi que les premières pages de la Recherche
où Proust parle du sommeil et du réveil. Pourvu simplement
que Jacques Lederer, qui doit parler de Joyce et Perec en décembre,
ne nous donne pas en guise de travail d'approche à relire La
Vie mode d'emploi, Ulysse et Finnegan's Wake car les
délais risquent d'être un peu courts. Si Lieux où
j'ai dormi est un projet inabouti de Perec, le dossier préparatoire
est conséquent puisque Danielle Constantin a pu retrouver une liste
d'environ 180 chambres répertoriées ainsi que quelques croquis
légendés dans des carnets épars. Une des chambres
décrites avec précision, celle de Rock en Angleterre, s'avère
riche à plus d'un titre : on y trouve une erreur de latéralisation,
comme dans d'autres passages de l'oeuvre (notamment le chapitre 11 de
La Vie mode d'emploi), qui prend sa place dans un véritable réseau
que certains rattacheront à la judéité de Perec à
cause du sens de l'écriture hébraïque, l'hypermnésie
dont Perec semble se vanter en ouverture ("Je garde une mémoire
exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les
lieux où j'ai dormi") est très vite contrebalancée
par des doutes et enfin, la chambre de Rock est une chambre matricielle,
celle où l'auteur écrit son premier texte, celle où
il décide de devenir écrivain, celle où le pageot
devient page. Forcément, après cet exposé, la tentation
est forte (un peu comme à la fin de la lecture de Je me souviens)
de se lancer dans le répertoire de ses propres Lieux où
j'ai dormi. Je pourrais commencer par l'hôtel où j'écris
ces lignes, où un ouvrage qui ne me quitte jamais en déplacement
m'apprend que j'ai déjà occupé les chambres 6, 8,
14, 19, 28, 30, 31, 32, 34, 37, 47 et 72...
Je buffette rue Linné, chez Paulette Perec, en compagnie de la
Perecquie réunie et garde la tête claire pour travailler
sur mon Atlas de la Série Noire à la Bibliothèque
des Littératures policières. En fin d'après-midi,
je retrouve Caroline au Grand Palais pour la visite de l'exposition Turner
- Whistler - Monet. L'article le plus intéressant du numéro
hors série que Télérama consacre à l'événement
s'interroge sur la pertinence d'une filiation entre ces trois artistes
et met à mal l'équation simpliste "Turner engendre
Whistler qui engendre Monet". L'auteur de l'article propose un cheminement
inverse, qui part de Monet pour aboutir à Turner, et qui montre
en quoi la peinture de Monet a changé notre vision de celle de
Turner, comme celle de Picasso avait changé notre vision de Cézanne.
Une idée que je me promettais d'expérimenter mais à
laquelle je dois renoncer, d'abord par manque de connaissances réelles
et d'oeil pointu sur le sujet et ensuite par surabondance de nougats à
écraser pour obtenir une vision des tableaux propre à améliorer
lesdites connaissances et à aiguiser l'oeil en question. Nous pensions
être finauds en programmant cette visite en fin de journée
mais nous aurions dû attendre la dernière heure avant d'entrer
pour bénéficier d'une visite plus paisible. Il y a aussi
des raisons plus picturales à ma déception. Les couleurs
de Turner ne m'ont pas séduit, l'explosion de la fusée de
Whistler (Nocturne en noir et or) ne m'a pas ébloui, moins
en tout cas que ses tableaux glauques (je parle de la couleur). Il reste
le plaisir unique pour les amateurs de séries de voir, de Monet,
quatre vues de Charing Cross Bridge et quatre vues du Parlement de Londres
accrochées côte à côte. Je m'aperçois
que je me serais satisfait d'un seul artiste, que le ménage à
trois ne fonctionne pas, qu'on n'atteint pas la richesse et l'intensité
du face à face Matisse - Picasso présenté en ces
lieux il y a quelque temps.
Bonne semaine.
Notules
dominicales de culture domestique n°182 - 31 octobre 2004
DIMANCHE.
Vie parisienne. Je garde un excellent
souvenir d'un promenade solitaire dans le quartier de la Butte aux Cailles.
J'y avais fait quelques découvertes architecturales et c'est pour
approfondir et élargir celles-ci que nous nous plaçons,
ce matin, à la sortie du métro Tolbiac, sous la houlette
d'un conférencier ambulant dont le verbiage m'insupporte dès
la troisième phrase. C'est tout de même grâce à
ce cicérone podagre, réactionnaire et raciste, à
l'humour aussi gras que le cheveu, que nous découvrons les beaux
alignements de la rue Damesme, les maisons provinciales de la rue Dieulafoy,
la Mutuelle des chemins de fer de la place de l'Abbé Georges Henocque,
les H.B.M. autour du square des Peupliers et surtout l'intérieur
de la
piscine de la Butte aux Cailles, bijou de l'architecture des années
1920 que ma mère fréquenta dans sa scolarité. Le
reste, autour de la place Verlaine, m'est plus familier, ce qui nous autorise
à fausser compagnie en douce et sans regret à notre mentor
dans la rue des Cinq Diamants. Nous métrottons de la place d'Italie
à la gare de l'Est et repartons par le 13 heures 44, ce qui
nous permet d'être à l'heure pour fêter les quatre
ans d'Alice dont le plus beau cadeau, si l'on en croit la tête qu'elle
fait au moment des retrouvailles, fut d'être débarrassée
de ses parents au cours de ces dernières quarante-huit heures.
Lecture 1. Un manifeste pour les
morts (Manifesto for the Dead, Domenic Stansberry, 2000; Éditions
Gallimard, 2003, pour la traduction française, coll. Série
Noire n° 2696; traduit de l'américain par Emmanuel Jouanne;
224 p., 9,90 €).
En 1971, Jim Thompson vit à Hollywood. Il est au fond du gouffre,
sans argent, méprisé par sa famille, ignoré par ses
éditeurs, rongé par l'alcool. Un producteur de cinéma
lui demande d'écrire une histoire criminelle à partir d'un
scénario imposé. Est-ce la sortie du tunnel ?
Je ne connais pas très bien la biographie de Jim Thompson, auteur
de romans noirs (1275 âmes, Les arnaqueurs, Deuil dans le
coton...) dont l'importance ne fut vraiment établie qu'après
sa mort en 1977, notamment grâce au travail de spécialistes
français du polar comme François Guérif. L'image
que donne Stansberry de l'auteur, devenu personnage de roman, ne doit
cependant pas être très éloignée de la réalité.
A cette époque, Jim Thompson ressemble aux personnages qu'il a
créés, à ces perdants même pas magnifiques
comme Dolly, le héros de Des cliques et des cloaques (Dewaere
à l'écran dans Série noire), une sorte d'épave
à qui l'alcool donne une lucidité à toute épreuve
sur le monde et sur soi-même. Domenic Stansberry l'embarque dans
une aventure assez complexe, fumeuse, une tentative de remise en selle
littéraire (qui bien sûr échouera) augmentée
d'une intrigue policière incompréhensible. Ce qui n'enlève
rien à la sincérité de l'hommage et à l'émotion
que celui-ci fait naître.
Lecture 2. Mallarmé, facile
? (Christophe Van Rossom, La Renaissance du Livre, 2002, coll. Paroles
d'Aube; 72 p., 6 €).
Conférence donnée le 27 mars 2001 aux "Midis de la
poésie" à Bruxelles.
Pas de miracle : la réponse au titre interrogatif, légèrement
provocateur, est toujours négative une fois le livre refermé.
Mallarmé est ardu, mais pas illisible et le premier effet de cette
lecture fut de me replonger dans la collection d'abolis bibelots poétiques
du maître. Au hasard de mes dernières lectures, je me suis
d'ailleurs cogné à Mallarmé à plusieurs reprises
ces derniers temps. Je l'ai retrouvé dans un article d'Histoires
littéraires sur le Musée départemental Stéphane
Mallarmé de Vulaines-sur-Seine, dans un chapitre du livre de Julian
Barnes et au Grand Palais où sont exposées certaines de
ses lettres à Whistler. Comme Barnes, Van Rossom insiste sur le
degré d'exigence du poète, soucieux de servir un art aristocratique
et hiératique : "Toute chose sacrée qui veut demeurer
sacrée s'enveloppe de mystère, écrit Mallarmé.
Les religions se retranchent à l'abri d'arcanes destinés
au seul prédestiné : l'art a les siens." Exigeant envers
lui-même, Mallarmé l'est d'autant plus avec son lecteur de
qui il attend l'effort et le travail nécessaires pour mériter
sa poésie. Celle-ci est pour lui une recherche d'idéal absolu
(une recherche qui me fait penser à celle de Raymond Roussel),
"un idéal proprement inhumain dans la mesure où, pour
que triomphent la Beauté, la Pureté, la Musique, il est
nécessaire d'éjecter de son horizon ce qu'il nomme la matière,
c'est-à-dire notamment le corps, à commencer par le sien."
La poésie de Mallarmé devient une célébration
du Néant, à partir du moment où il admet que l'Absolu
recherché n'existe pas. Il reste la musique, celle des mots, que
Mallarmé, dans ses dernières années, envisage du
point de vue du son plutôt que du sens, préférant,
pour parler comme Saussure, le signifiant au signifié et donnant
naissance à ses joyaux les plus hermétiques comme le célèbre
"sonnet en -yx".
Curiosité. On goûtera les phrases que l'auteur extrait du
livre de thèmes anglais écrit par Mallarmé, qui enseigna
cette langue ("combien je perds de temps pour gagner ma vie...")
: "Après la poire, du vin : ou le prêtre."
"Il n'y a pas d'éventails en enfer."
"Vous regardez ce que je bois, non ma soif."
"Sous l'eau, la famine; sous la neige, le pain."
Et on rappellera le jugement de son inspecteur, d'une lucidité
qui honore sa corporation : "Monsieur Stéphane Mallarmé
a publié un livre sur les mots anglais, écrit dans un français,
si c'est du français ! parsemé d'anglicismes, sans doute
pour compenser les gallicismes dont il émaille en cours son anglais."
Courriel. Un abonnement aux notules
en provenance de Toulouse. C'est mon centième abonné. Je
ne sais où lui envoyer son filet garni.
LUNDI.
TV. 24 heures chrono (série
américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer
Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos
Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 9 & 10, diffusés
sur Canal + le 24 octobre 2004).
Pour redonner un peu de nerf à la chose, on va repêcher des
méchants issus des saisons précédentes. Ça
ne m'empêche pas de roupiller consciencieusement.
MARDI.
Lecture sur écran. En 1983,
peu après la mort de Perec, Éric Beaumatin et Catherine
Binet avaient réalisé un inventaire, sur fiches, de la bibliothèque
de l'écrivain dans son appartement de la rue Linné. Paulette
Perec a retranscrit ces fiches et l'inventaire de la bibliothèque
est désormais visible sur le site de la revue perecquienne en ligne
Le Cabinet d'amateur. Je finis aujourd'hui de le parcourir.
On a vu, au cours du séminaire de l'an passé, plusieurs
chercheurs prendre appui sur cette bibliothèque pour en déduire
des affirmations sur les goûts et les connaissances de Perec. Il
faut cependant être prudent avec ce genre d'outil. On n'a pas forcément
lu tout ce qui se trouve dans sa bibliothèque, j'en sais quelque
chose, et tout ce qu'on a lu ne se trouve pas dans sa bibliothèque.
On peut supposer que l'éducation littéraire de Perec doit
davantage à la bibliothèque Bienenfeld (l'oncle chez qui
il passa enfance et adolescence) ou aux bibliothèques des établissements
scolaires qu'il a fréquentés. J'ai cherché pour ma
part les points communs, les auteurs que je partageais avec Perec. Les
classiques, bien sûr, mais aussi, de façon plus surprenante,
André Frédérique, Jean-Pierre Verheggen, Xavier de
Maistre, Max Aub (Crimes exemplaires), Robert Scipion (le même
recueil de grilles du Nouvel Observateur), Bram Stoker (la même
édition Marabout de Dracula)... Au hasard des fiches, on
tombe sur des choses inattendues sur le plan littéraire (les épreuves
de Vive la sociale ! de Gérard Mordillat), iconographique
(des images d'Épinal) ou autre (les catalogues CAMIF, la notice
d'une cuisinière à gaz Brandt).
TV. Liliom (Fritz Lang, France,
1934 avec Charles Boyer, Madeleine Ozeray, Florelle, Robert Arnoux; diffusé
sur ARTE en décembre 1999).
Un mauvais garçon, bonimenteur sur une fête foraine, séduit
une petite bonne, s'installe avec elle et la maltraite. Il est tué
au cours d'un cambriolage et monte au ciel où l'attend le jugement
divin.
Liliom est une oeuvre à part dans la filmographie de Fritz Lang.
Voilà une phrase qui pourrait s'appliquer à presque tous
les films de cet auteur qui a multiplié les expériences,
tâté de genres très divers allant du fantastique expressionniste
au film de pirates en passant par le western et les aventures indiennes.
Liliom est cependant bien à part dans la mesure où on découvre
un Fritz Lang adepte de l'humour et de la fantaisie, deux domaines dans
lesquels on ne l'attendait pas. La première partie du film, peinture
sociale naturaliste, est assez convenue mais l'humour apparaît dans
certaines scènes, comme celle dans laquelle Liliom est interrogé
au commissariat de police, scène qui sera répétée
au ciel, après sa mort. Dans cette peinture du tribunal céleste,
le réalisateur prend visiblement plaisir à faire évoluer
des personnages massifs, bourrus, en costume de sergent de ville, affublés
de petites ailes en carton. Le rachat de Liliom donne au film une tonalité
optimiste très étonnante pour l'époque et pour le
réalisateur qui vient de quitter l'Allemagne.
Curiosité. Antonin Artaud apparaît dans un rôle d'ange
de la mort qui lui sied à ravir.
MERCREDI.
Vie bocale. Passage éclair
des G, porteurs d'un nouveau poisson de couleur. Bienvenue à Négrillon
II.
Vie dorsale. Préparation des
parterres de crocus et tulipes, suivie du port d'une ceinture de soutien
lombaire. L'inverse eût été préférable.
TV. Clockwise (Christopher
Morahan, G.-B., 1986 avec John Cleese, Alison Steadman, Penelope Wilton,
Stephen Moore; diffusé sur Paris Première en ?).
Le proviseur Stimpson est attendu à Norwich où il doit prononcer
un discours marquant son arrivée à la tête de l'association
des chefs d'établissements.
Stimpson maîtrise le temps. Il convoque les élèves
de minute en minute, contrôle la durée des récréations
à la seconde près, ne tolère aucun retard. Mais s'il
est maître du temps, il n'est pas maître du langage et c'est
un simple écart, une confusion entre right et left, qui va inaugurer
une série de catastrophes. Il se trompe de quai, rate le train
et le film raconte la course contre la montre qui s'ensuit. Les ingrédients
sont ceux du burlesque (course poursuite impliquant de plus en plus de
personnages, effet boule de neige, travestissement), auquel on ajoute
ici un comique de caractère des plus réussis avec ce personnage
psycho-rigide qui perd peu à peu de sa superbe face à l'adversité.
John Cleese, qui s'inspire visiblement du jeu de Buster Keaton, est hilarant.
JEUDI.
Emplettes. Je commande une nouvelle
monture de lunettes. Pour la peine, je me suis fait accompagner de mon
trio, mué en tribunal esthétique. Je trouve le modèle
que j'avais secrètement en tête, celui de Burt Lancaster
dans Le
grand chantage.
Courrier. J'envoie une revue de presse
à Y et un aptonyme à AZ.
Cinéma. Un long dimanche
de fiançailles (Jean-Pierre Jeunet, France, 2004 avec Audrey
Tautou, Gaspard Ulliel, Albert Dupontel, Jodie Foster, Dominique Pinon,
Chantal Neuwirth, Clovis Cornillac, Marion Cotillard, André Dussollier,
Jean-Pierre Darroussin, Jérôme Kircher, Ticky Holgado, Jean-Paul
Rouve, Michel Vuillermoz).
A la fin de la Première Guerre Mondiale, Mathilde part à
la recherche de son fiancé, disparu dans la Somme.
Le roman de Sébastien Japrisot, construit essentiellement sur un
échange de lettres si je me souviens bien (j'aurais aimé
remettre le nez dedans mais il a été prêté
à une fâcheuse et non restitué), était un véritable
bonheur de lecture. Une histoire palpitante, romanesque, tragique. Jean-Pierre
Jeunet en a fait un film palpitant, romanesque, tragique, un peu précipité
sur la fin où les événements se bousculent. L'obstination
de son héroïne n'est pas sans rappeler celle de Sabine Azéma
dans La Vie et rien d'autre, de Bertrand Tavernier, elle aussi
à la recherche d'un disparu de la même guerre. Le champ de
bataille et les tranchées font l'objet d'un traitement réaliste
et soigné. L'histoire sentimentale, sur fond de drame historique
(le sort des mutilés volontaires condamnés à mort)
est imparable. Mais Jean-Pierre Jeunet parvient à faire de ce mastodonte
un film personnel, à marquer cette grosse machine de son sceau
personnel. Il y a d'abord Audrey Tautou, qui fait le lien avec Le fabuleux
destin d'Amélie Poulain (Mathilde et Amélie se ressemblent
aussi beaucoup sur le plan du caractère), et toute la troupe des
habitués (Cancelier, Pinon, Holgado, Dreyfus...), il y a l'utilisation
de la voix off, la présentation des personnages sous forme de vignettes
colorées, l'humour (clin d'œil à Tati avec le personnage
du facteur), le goût pour l'onomastique et les personnages secondaires
typés. Jeunet se souvient des reproches qu'on lui a adressés
au sujet d'Amélie Poulain : un penchant trop marqué pour
le pittoresque, la peinture d'un Paris de carte postale. Il s'en souvient
et, provocateur, les réutilise en les amplifiant : sa Bretagne
(où vit Mathilde) est un catalogue de clichés (il n'y manque
qu'une gardeuse d'oies), la Corse subit le même traitement (chants
polyphoniques, omerta et vendetta), il utilise de véritables chromos
en toile de fond (dignes du Rohmer de L'Anglaise et le Duc) pour
les scènes parisiennes situées aux Halles et à la
gare de l'Est. Tout cela pour dire, certainement, qu'il ne s'en laisse
pas compter, pour prévenir les reproches qui ne manqueront pas
de pleuvoir à nouveau : film trop cher, film trop populaire, film
trop sentimental (Angelo Badalamenti a sorti les violons), bref, film
à voir assez rapidement avant que son succès ne soit une
source supplémentaire de dénigrement.
VENDREDI.
TV. Soupçons (Série
documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes
7 & 8 diffusés la veille sur Canal +).
Au fur et à mesure des épisodes, on avait oublié
que Soupçons était un documentaire. On regardait
ça comme une bonne série à suspense, une aventure
à la Perry Mason, on était persuadé que ça
finirait bien pour Michael Peterson, accusé du meurtre de sa femme.
Le réalisateur accentuait ce sentiment par son choix de suivre
principalement l'affaire du côté de la défense, un
côté nettement plus intéressant et riche il est vrai,
vu la médiocrité des représentants de l'accusation.
Ce n'est qu'aujourd'hui, au moment du verdict, que l'on se rappelle qu'il
ne s'agit pas de fiction, mais d'une affaire bien réelle. Le retour
sur terre est brutal.
SAMEDI.
Lecture. Agora (revue d'études
littéraires, n° 4, juillet-décembre 2002; Editura Napoca
Star, Cluj, Roumanie; 154 p., s.p.m.).
Perec aujourd'hui. Textes réunis et édités par Mireille
Ribière.
Le champ d'études perecquiennes s'élargit, on le sait, mais
c'est tout de même une surprise de trouver une revue roumaine consacrer
un numéro entier, en français, à Perec. L'élargissement
du champ en question permet de découvrir de nouveaux noms, de nouveaux
yeux qui vont suivre de nouveaux chemins qui lui ont été
ménagés dans l'œuvre. Ainsi, si on retrouve ici les habitués
du front perecquien, Bernard Magné en tête, on découvre
Yvonne Goga (organisatrice d'un colloque Perec à Cluj en mai dernier),
Simona Suta (qui parle de façon intéressante de la présence
d'Ubu dans Quel petit vélo... ?), Jesùs Camarero,
Florence Godeau (sur les liens Melville - Perec), Hermes Salceda. On trouve
aussi du réchauffé, comme cet article de Cécile De
Bary sur l'image dans W déjà paru dans Le Cabinet
d'amateur. L'intitulé "Perec aujourd'hui" n'est pas mensonger
dans la mesure où la revue donne une bonne idée des études
perecquiennes de la fin 2002, date de sa parution : Mireille Ribière
et Dominique Bertelli perlent de la prochaine sortie des Entretiens
et conférences, Danielle Constantin présente son travail
sur les brouillons de La Vie mode d'emploi qui sera poursuivi jusqu'à
un récent article paru dans Genesis, la bibliographie finale est
très complète et annonce même une Tentative d'inventaire
des citations implicites de La Vie mode d'emploi par Dominique Bertelli
dont j'entends parler pour la première fois.
Football. S.A.Spinalien - F.C. Thionville
3 - 1. Derrière moi, un spectateur, mécontent de l'acuité
visuelle de l'arbitre, traite celui-ci d'axolotl. Un imitateur du capitaine
Haddock, ou un lecteur de Cortazar sans doute.
Bon dimanche.
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