Notules
dominicales de culture domestique n°212 - 5 juin 2005
DIMANCHE.
Vie familiale. Mon cadeau de fête
des mères est une sorte d'hommage au Père Noël est
une ordure.

Vie
électorale. "Je ne puis que dire; il me passe tant
de oui et de non par la tête, que je ne sais auquel entendre."
(Marivaux, La double inconstance, Acte II, scène 11).
LUNDI.
Vie scolaire. Lucie excursionne avec
sa classe jusqu'au Haut-Koenigsbourg qui fut aussi, je crois, la destination
de mon tout premier voyage scolaire. C'est l'occasion de souligner l'exceptionnelle
longévité du dernier instituteur en date, en poste depuis
le mois de février. L'indéboulonnable s'appelle Monsieur
Heck. Entre nous, on l'appelle le Père Heck, ce qui n'a, bien sûr,
rien de désobligeant.
TV. State of Play (série,
Paul Abbott, G.-B., 2004 avec David Morrissey, John Simm; saison 1, épisodes
1 & 2, diffusés sur Canal + le 26 mai 2005).
La mort de l'assistante d'un député en vue donne lieu à
une course poursuite entre la presse et la police britanniques.
Il ne s'agit pas à proprement parler d'une nouveauté, la
série ayant été déjà diffusée
(et ratée par nos services) en automne dernier. L'intrigue apparaît
diablement compliquée : à côté, un épisode
de P.J. ressemble à une version édulcorée de Oui-Oui
au pays des jouets. Compliquée mais stimulante, avec des révélations
soigneusement dosées. Le beau rôle est donné aux journalistes
à côté desquels les policiers apparaissent bien patauds.
L'interprétation est parfaite, comme dans toutes les séries
britanniques, et les prochains épisodes sont attendus avec impatience.
Courriel. La Belgique compte une nouvelle
abonnée aux notules.
MARDI.
Vie scolaire. Visite du camp de concentration
du Struthof avec deux classes de troisième de bonne tenue. C'est
une première pour moi. Malgré la proximité du site,
je n'ai jamais tenu à y aller auparavant, redoutant sa charge émotionnelle.
Courriel. Jean-Jacques Lefrère,
co-directeur de la revue Histoires Littéraires et du Colloque
des Invalides, me propose d'intervenir lors de la prochaine séance
dudit colloque et de collaborer à ladite revue. C'est un peu comme
si on invitait le SAS à venir jouer en Ligue des Champions.
MERCREDI.
Cinéma. Travaux (Brigitte
Roüan, France, 2005 avec Carole Bouquet, Jean-Pierre Castaldi, Aldo
Maccione, Alvaro Llanos, Carlos Gasca, Alejandro Pineros, Lassina Touré,
Geovanny Tituana, Shafik Ahmad, Giulia Dussolier).
Une avocate spécialisée dans la défense des sans-papiers
entreprend la rénovation de son appartement et embauche, pour ce
faire, des étrangers en situation plus ou moins régulière.
Brigitte Roüan réalise une belle performance en ressuscitant
Aldo Maccione et Jean-Pierre Castaldi, dont la carrière cinématographique
n'a pas toujours révélé les traits les plus subtils,
et en les plaçant face à Carole Bouquet dont les talents
comiques étaient jusqu'à maintenant restés très
discrets. L'autre réussite consiste à ne pas plomber le
film avec le message humanitaire qui le parcourt. Les immigrés
employés par l'avocate sont peut-être sympathiques, ils forment
avant tout une belle brochette de bras cassés pour qui la rénovation
d'un appartement consiste essentiellement à donner des coups de
masse dans tous les azimuts. Les travaux intérieurs, qui constituent
déjà un cauchemar quand ils sont réalisés
dans les règles, tournent vite à l'apocalypse et donnent
lieu à une comédie débridée pleine de rythme
et d'intelligence contrairement à ce que pouvait laisser supposer
la bande-annonce. Autre atout : le film dure une heure trente, le format
idéal qui évite tout délayage.
JEUDI.
TV scolaire. 20 000 lieues sous
les mers (20 000 Leagues Under the Sea, Richard Fleischer,
1954 avec Kirk Douglas, James Mason, Paul Lukas, Peter Lorre; DVD Walt
Disney Home Entertainment).
L'adaptation du roman de Jules Verne donne lieu à une succession
de vignettes sans véritable unité de ton. James Mason campe
un Nemo crédible et ténébreux à souhait, pendant
que le rôle du professeur Aronnax est réduit pour laisser
la part belle à Ned Land, interprété par Kirk Douglas.
Un peu d'action, de bons effets spéciaux (la pieuvre géante),
quelques chansons, deux doigts de Cousteau, beaucoup de scènes
bavardes et surtout Peter Lorre en couleurs, ce qui est rare.
Courrier. J'envoie des coupures à
Y et à AZ et souscris à un prochain ouvrage sur Perec.
TV. State of Play (série,
Paul Abbott, G.-B., 2004 avec David Morrissey, John Simm; saison 1, épisodes
3 & 4, diffusés sur Canal + le soir même).
VENDREDI.
Courriel. Poursuite de l'échange
avec Jean-Jacques Lefrère. Ma contribution à la revue Histoires
littéraires prendra la forme d'une chronique trimestrielle
assortie d'éventuelles interventions dans la rubrique "Livres
reçus". J'ai l'impression d'entrer au gouvernement.
TV. La Chienne (Jean Renoir,
France, 1931 avec Michel Simon, Janie Marèze, Georges Flamant;
DVD Le Cinéma du Monde).
M. Legrand, un homme effacé et malheureux en ménage, s'éprend
d'une prostituée qui profite de lui sans scrupules.
La composition de Michel Simon, sur un mode pathétique qu'il retrouvera
plus tard chez Julien Duvivier (Panique, 1946) est d'autant plus
remarquable qu'il est entouré de comédiens et de comédiennes
incroyablement mauvais. Le film souffre aussi d'un montage qui manque
singulièrement de rythme, avec des fondus au noir interminables.
Jean Renoir rend ici hommage à son père avec le personnage
de Legrand, peintre amateur, et traite sur le mode satirique le monde
des marchands et des critiques d'art.
SAMEDI.
Vie familiale. Alice participe à
son premier raout anniversaire chez un jeune mais déjà fervent
admirateur.
Invent'Hair. Ma collection s'enrichit
de deux salons parisiens, Olive Hair et Volt'hair (boulevard... Voltaire),
envoyés par BV.
TV. In My Country (Country
of My Skull, John Boorman, G.-B.- Irlande, 2003 avec Juliette Binoche,
Samuel L. Jackson, Brendan Gleeson, Menzi 'Ngubs' Ngubane; diffusé
sur Canall + en juin 2005).
Une journaliste blanche sud-africaine et un envoyé spécial
noir du Washington Post suivent les audiences de la commission Vérité
et Réconciliation qui, en Afrique du Sud, visent à apaiser
les ressentiments raciaux à la fin de l'apartheid.
C'est l'exemple typique du film qui se veut tellement irréprochable
et inattaquable qu'on a envie de lui tirer dessus à boulets rouges.
Dans une Afrique du Sud de haut folklore où les Noirs polyphonisent
au moindre prétexte, les Afrikaners se succèdent devant
la commission pour avouer leurs crimes, espérant l'amnistie. Sentiment
de culpabilité de l'héroïne, elle-même Afrikaner,
sentiment de révolte chez son confrère noir, mais bien sûr
naissance et croissance d'une idylle. Le summum est atteint avec une scène
qui voit un enfant noir tomber dans les bras du meurtrier de ses parents.
Une simplification à l'extrême qui ne sert pas le propos,
pas plus que l'interprétation larmoyante de Juliette Binoche. A
fuir.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°213 - 12 juin 2005
DIMANCHE.
Vie au grand air. Premier dimanche
à Saint-Jean-du-Marché. J'y mets en boîte les huit
heures que France Culture consacre à la lecture de l'intégrale
Rimbaud présentée par Jean-Jacques Lefrère, dont
il fut ici question la semaine dernière.
Lecture. Les fleurs de la Toussaint
(Catherine Binet, Les Éditions du Champtin, coll. Textes, 2004;
320 p., 26 €)
Deux ans après la mort de son compagnon, Catherine Binet embarque
comme passagère sur un cargo et effectue un aller et retour entre
Dunkerque et les Antilles.
Ce pourrait être d'une banalité sans nom (et c'est le cas,
nous y reviendrons) si le compagnon en question n'était autre que
Georges Perec, qui partagea les sept dernières années de
sa vie avec l'auteure. Ce livre est l'occasion de briser le mur du silence
qui entoure Catherine Binet : en plusieurs années de fréquentation
du séminaire Perec, je crois bien n'avoir jamais entendu prononcer
son nom. Ce silence est la marque d'un conflit dont je ne sais rien entre
Catherine Binet et ceux qu'elle appelle les "ayants-droit" ou
la "parentèle". Catherine Binet semble avoir été
tenue à l'écart de tout ce qui concerne le Perec post-mortem
et accepte difficilement la chose. Son amertume (qui n'est pas loin de
s'étendre à l'humanité entière) passe ici
par un portrait au vitriol de "l'infaillible spécialiste perecquien"
qui fut chargé, en août 1982, d'établir l'inventaire
de la bibliothèque de l'écrivain et que les initiés
reconnaîtront.
Cela dit, Les fleurs de la Toussaint n'est pas un livre sur Perec.
Ceux qui, comme moi, sont venus pour ça s'en retourneront déçus
: deux ou trois anecdotes, notamment sur les rapports Perec - Reiser,
quelques commentaires acides et c'est tout. Le reste du temps, Catherine
Binet raconte sa traversée, fait part de ses états d'âme,
nous entretient d'un amour maritime, une entreprise qui se révèle
rapidement d'un ennui aussi profond que les abysses au-dessus desquels
elle navigue. La vie à bord est réglée selon des
rites qu'on croyait oubliés (l'invitation à la table du
commandant) que chacun observe de façon mécanique. Même
le commandant ne peut cacher à la passagère "sa profonde
horreur de la mer, des bateaux, des marins". Pour ajouter à
l'enthousiasme ambiant, Catherine Binet recopie des pages du journal de
bord et les inscriptions portées sur les conteneurs embarqués
sur le cargo.
Pour couronner le tout, le livre souffre d'une typographie négligée
et d'une orthographe pour le moins aléatoire qui élève
au rang de gag le remerciement final : "Je remercie l'éditrice
Nathalie-Noëlle Rimlinger pour sa rigueur, son enthousiasme et sa
grande courtoisie lors des corrections successsives (sic !) de ce livre."
Curiosité. Troisième lecture de rang mentionnant un carré
magique : "Je viens de remarquer une chose qui m'a emplie de joie.
Me tenant sur un banc installé à côté des jeux
de palets, je me sentais comme hypnotisée par les chiffres qui
y sont inscrits, prête à m'endormir de cette occupation somme
toute lassante. J'ai soudain compris que ces chiffres avaient un mystère
que voici : quand on les additionne, que ce soit dans leur alignement
horizontal, vertical ou diagonal, le total que l'on obtient est toujours
quinze :
Je suis bien
contente d'avoir découvert cela toute seule, et même fière
de ressentir, pour la première fois de ma vie car j'ai toujours
été nulle en la matière, un aperçu de ce que
peut-être la beauté et la joie des mathématiques !..."
TV. L'Homme au complet blanc
(The Man In the White Suit, Alexander Mackendrick, G.-B., 1951
avec Alec Guinness, Joan Greenwood, Cecil Parker; diffusé sur CinéClassics
en ?).
Un inventeur génial met au point une fibre inusable qui doit révolutionner
l'industrie textile.
Ce film confirme mon imperméabilité, puisqu'il s'agit de
textile, devant la comédie britannique des années 50, la
spécialité de la Ealing (Noblesse oblige, Tueurs de dames
du même Mackendrick). Le talent comique d'Alec Guinness ne m'atteint
pas, je le regrette. Heureusement, on va ici un peu plus loin que la pure
comédie puisque l'invention dont il est question met en péril
l'industrie textile britannique, ce qui donne lieu à de belles
frayeurs tant du côté des entrepreneurs que des syndicats.
LUNDI.
Vie littéraire. Remise du Livre
Inter. L'an dernier, il y avait un notulien parmi les jurés, cette
année c'était parmi les auteurs sélectionnés.
Sans succès malheureusement.
Lecture. Le Procès des Trente,
Vu à travers la presse de l'époque telle qu'elle a été
conservée par Madame Fénéon mère et annotée
par Félix Fénéon à l'issue de son procès,
Préliminaire d'Émile de Saint-Auban, Préface de Fabre
des Essarts, Édition établie par Maurice Imbert (Félix
Fénéon, 1894, Histoires littéraires & Du Lérot
éditeur, 2004; supplément à Histoires littéraires
n° 20; 72 p.).
En 1894, Félix Fénéon, soupçonné d'avoir
participé à une série d'attentats anarchistes, comparut
devant les assises de la Seine en compagnie de vingt-neuf co-accusés.
Cet événement, connu depuis sous le nom de Procès
des Trente, donna lieu à une importante couverture de presse dont
on trouve ici les principaux extraits, notamment ceux consacrés
au témoignage d'un prestigieux défenseur de Fénéon,
Stéphane Mallarmé. Les actes reprochés à Fénéon
sont en fait quelques fréquentations sulfureuses et sa participation
au journal de Zo d'Axa, L'Endehors, qui ne suffisent pas à
le faire condamner. Fénéon put ensuite reprendre sa carrière
d'écrivain et de revuiste, notamment au sein de La revue blanche.
TV. Mariages ! (Valérie
Guignabodet, France, 2004 avec Mathilde Seigner, Jean Dujardin, Miou-Miou,
Didier Bezace, Lio, Alexis Loret; diffusé sur Canal + en mai 2005).
Deux jeunes gens propres et lisses se marient en se demandant s'ils ont
fait le bon choix.
On assistera au cours de cette journée de noces, à quelques
mises à jour d'adultères, à plusieurs ruptures de
couples, à une tentative de suicide, à une tentative de
meurtre, à quelques échanges d'horions et de noms d'oiseaux,
à un accident de voiture, à un spectacle de travesti, bref
l'ordinaire qui fait le charme des mariages de nos provinces et qui me
rend si impatient de voir les filles devenir nubiles. Comme on peut s'y
attendre, sous prétexte d'égratigner une institution, on
assiste à une accumulation à l'issue de laquelle ladite
institution se trouve renforcée. Le précédent film
de Guignabodet, Monique, dévoilait une ambition et un propos un
peu plus aboutis. Cela dit, le film est souvent drôle.
MARDI.
TV. Le Gendarme de Champignol
(Jean Bastia, France, 1959 avec Jean Richard, Roger Pierre, Alexandre
Dréan, Véronique Zuber; diffusé sur RTL 9 en ?).
Un gendarme est affecté dans une bourgade où toute la population
voue une haine féroce à toute forme de maréchaussée.
Binoche, c'est un nom de cinéma. Et pas seulement à cause
de Juliette : il existe aussi un Claudius Binoche, personnage interprété
par Jean Richard, paysan peu futé qui devient maire de son village
(Nous autres à Champignol, 1956, vu dans l'ère pré-notulienne),
puis gendarme. Il existe même un troisième volet de ses aventures,
Le Caïd de Champignol (1965) que je ne désespère
pas de voir un jour. Comme on parle de mélodrame flamboyant, on
pourrait parler au sujet de ces films de nanar flamboyant, où on
ne recule devant aucun gag. Mais si Nous autres à Champignol
était franchement mauvais, Le Gendarme est construit sur
une histoire (due à Roger Pierre) qui se laisse suivre. Point important
et rarement signalé de l'histoire du cinéma : Binoche est
à la tête d'une brigade de parfaits abrutis (Max Elloy, Jacques
Dynam et un troisième non identifié) qui préfigure
la fine équipe de Saint-Tropez qui ne sera constituée que
cinq ans plus tard.
MERCREDI.
Courrier. Arrivée du Bulletin
Perec n° 46, qui contient quelques bourdes que j'aurais pu éviter.
Emplettes. J'achète des billets
de train et un recueil de Michel Laclos.
Travail (vrai). J'ouvre le chantier
Histoires littéraires. L'échéance est encore
lointaine mais le fait de s'y mettre élimine une part de l'appréhension.
JEUDI.
TV. State of Play (série,
Paul Abbott, G.-B., 2004 avec David Morrissey, John Simm; saison 1, épisodes
5 & 6, diffusés sur Canal + le soir même).
C'est terminé. On sort de cette histoire un peu étourdi
et enfumé, avec l'impression de n'avoir pas compris tous les tenants
et aboutissants de la chose. Heureusement, si l'aspect politique reste
obscur, le côté policier arrive à une conclusion satisfaisante.
C'est en tout cas un beau morceau à la gloire du journalisme anglo-saxon
qui, dans la fiction télévisée tout du moins, apparaît
beaucoup plus pugnace que celui de nos contrées.
VENDREDI.
TV. Les Vacances de M. Hulot
(Jacques Tati, France, 1953 avec Jacques Tati, Nathalie Pascaud, Louis
Perrault, André Dubois; diffusé sur ARTE en ?).
Petit exercice de révision autorisé par le hasard qui préside
à mes choix de films (un algorithme très simple) et que
je maudis parfois quand il me fait regarder des choses que j'aurais pu
me dispenser d'enregistrer. Je n'étais pas parti en vacances avec
Hulot depuis mars 1996, et j'espère que ce n'est pas la dernière
fois...
SAMEDI.
Vie de salon (littéraire).
C'est la journée du Prix René-Fallet. Je n'ai pas participé
à la manifestation depuis les temps de la notulie antique (2001),
me contentant, ces dernières années, de voter par procuration,
mais aujourd'hui le ciel et l'emploi du temps sont dégagés.
Je pars de bon matin pour Jaligny-sur-Besbre, en goûtant la trilogie
Finkielkraut-Jeanneney-Duteurtre qui fait du samedi la meilleure matinée
de radio de la semaine. Je steackfrite dès la Loire franchie, au
Donjon, à l'ombre d'un monument aux morts, sur une place où
Tati pourrait encore aujourd'hui tourner Jour de fête sans
rien changer au décor. Un peu plus loin, je retrouve mon coin de
sieste de 2001 que je mets immédiatement à profit. Je suis
infoutu de retrouver un coin de pêche ou de champignons, j'ai du
mal à retrouver mon auto dans les parcs de stationnement, mais
pour ce qui est des coins de sieste, je retrouve l'instinct des grands
fauves.
Le Prix René-Fallet n'est pas le Goncourt. Il est décerné
dans le cadre des Journées littéraires du Bourbonnais qui
se déroulent sur le carreau du marché couvert, là
où a lieu chaque hiver, paraît-il, une gigantesque foire
à la dinde.

On n'est
pas chez Drouant. D'ailleurs on n'y tiendrait pas, car le prix est décerné
par un jury populaire qui comprend des lecteurs individuels comme moi
et des comités de lecture issus des bibliothèques et lycées
du coin (il y en a même un à la maison d'arrêt de Clermont).
Je ne sais pas si la renommée du prix dépasse de beaucoup
les frontières du canton de Jaligny. Je n'en ai jamais entendu
parler ailleurs, e je n'ai jamais vu de bandeau "Prix René-Fallet"
chez les libraires... De plus, il est attribué à un premier
roman (pour rappeler que Fallet reçut un prix, le Prix Populiste
je crois, pour Banlieue sud-est, son premier roman publié
à l'âge de dix-neuf ans), ce qui ne facilite pas le vedettariat,
même si certains lauréats connaissent ensuite une belle carrière,
comme Amélie Nothomb ou Marc Dugain.
Je commence par le vote, puis j'arpente les allées. Il y a là
d'anciens lauréats, Gérard Oberlé qui fume un cigare
comme on n'en ose plus à Hollywood, le toujours discret Armel Job,
trois jeunes auteures sélectionnées pour le prix 2005, des
éditeurs régionaux, des libraires d'ancien chez qui je tombe
sur l'édition originale de La Vie mode d'emploi. Il y a
aussi Michel Lécureur, responsable de l'édition de Marcel
Aymé en Pléiade, auteur d'une biographie de Queneau (pour
laquelle, me dit-il, il a eu toutes les peines du monde à accéder
au fonds Perec de l'Arsenal) et d'un tout récent René
Fallet, le braconnier des lettres. Il y a aussi les individuels, les
plus téméraires, les plus touchants, les auteurs venus d'on
ne sait où présenter un ouvrage qu'ils ont porté
à bout de bras : une "poètesse (sic) pour adultes et
enfants" qui vend ses poèmes à l'unité (belle
sélection pour la fête des pères), un gars qui signe
Le Bloc-Notes d'un Enseignant Itinérant (je conserve les
majuscules), un truc tellement passionnant qu'il a dû racheter tout
le stock à l'éditeur pour éviter le pilon, une dame
en rose (on va voir pourquoi) auteur de Pensez positif ! Témoignage
d'une ancienne stressée qui a frôlé la mort imminente,
l'auteur de Maguy, le fils d'une née sous X enquête
et Gaston Gay, auteur sinon du meilleur livre, du moins du meilleur titre,
Le bistrot de ma mère.
Je descends au café du Beaujolais, commande un thé à
l'intérimaire chargé de tenir la place pendant que la patronne
est partie ailleurs tirer sa flemme de fin de semaine. L'homme est bien
embêté, me confie être plus apte à tirer des
demis ou à servir des Ricard qu'à confectionner des boissons
de chaisières. Je lui dis que s'il peut tirer de l'eau chaude,
à défaut de l'avoir inventée, dénicher une
tasse, un sucre et une cuiller, on devrait pouvoir se débrouiller
avec la boîte jaune marquée Lipton rangée là-haut.
Nous fraternisons, unis par cette fructueuse collaboration, pas moins
fiers que si nous avions gagné le concours Lépine. Il me
présente quelques vieux de la vieille contemporains de Fallet,
me confie que son père, maçon, a construit la maison du
roi René, se rappelle que Brassens le faisait sauter sur ses genoux
et, une fois au courant de mes origines géographiques, évoque
un stage qu'il a effectué dans les Vosges où, dit-il, il
a particulièrement goûté le vin local, affirmation
qui plombe sérieusement le crédit qu'on pouvait accorder
à ses souvenirs précédents.
Je remonte au marché pour le dépouillement.

Le prix est
attribué à Catherine Locandro pour Clara la nuit,
qui était mon deuxième choix. L'épreuve est cruelle
pour les battues présentes, obligées de faire bonne figure.
J'écoute les discours des personnalités (le maire de Jaligny
s'appelle Marcel Achard), achète la biographie de Lécureur,
salue Agathe Fallet, une des fleurons de ma collection de veuves d'écrivains,
et quitte l'Auvergne avant la nuit.
Courriel. Une demande d'abonnement
d'un stoïcien niçois, prêt à "devenir le
seul supporter, dans les Alpes-Maritimes, du SA Spinalien".
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°214 - 19 juin 2005
DIMANCHE.
Vie sportive. Nous passons la journée
à Saint-Jean-du-Marché.

LUNDI.
Vie scolaire. Visite des collections
d'art contemporain du Musée d'Épinal en compagnie d'une
classe et d'un collègue à l'aise sur le sujet qui nous intéresse,
la place de l'objet dans les œuvres récentes. Le musée local
est vraiment bien doté en ce domaine, au point de reléguer
ses Andy Warhol en réserve !
TV. Sex Traffic (téléfilm,
David Yates, G.-B., 2004 avec Anamaria Marinca, Maria Popistasu, John
Simm, Wendy Crewson, Chris Potter; première partie diffusée
sur Canal + le 29 mai 2005).
Deux jeunes sœurs moldaves sont kidnappées et convoyées
à travers l'Europe pour alimenter un réseau de prostitution.
Après les séries, le téléfilm. Je finirai
ma carrière de téléspectateur avachi devant Michel
Drucker ou un spectacle de télé-réalité...
Téléfilm, mais téléfilm britannique, gage
de qualité, où l'on retrouve John Simm, qui jouait un journaliste
dans le récent State of Play. Téléfilm dur,
sans fioritures, sur un trafic dans lequel sont impliqués, d'une
manière pas encore très claire, des casques bleus installés
en Bosnie et des hommes d'affaires américains. A suivre.
MARDI.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
Vie hippique. Nouveau quinté
en désordre, la moitié de la valeur de celui de Mandelieu
mais coquet tout de même. Belle saison.
TV. Sex Traffic (téléfilm,
David Yates, G.-B., 2004 avec Anamaria Marinca, Maria Popistasu, John
Simm, Wendy Crewson, Chris Potter; seconde partie diffusée sur
Canal + le 5 juin 2005).
Poursuite du calvaire des deux sœurs via la filière Sarajevo -
Lecce - Londres, qui débouche sur un dénouement rassurant.
Provisoirement rassurant : une flammèche de l'enfer est éteinte,
le brasier continue à s'étendre. C'est en fait plus désespérant
que rassurant, et magistralement construit et interprété.
MERCREDI.
Courrier. Les VJ écrivent d'Aix-en-Provence,
SB envoie une photo de fronton strasbourgeois.
TV. Autopsie (Silent Witness,
série de Coky Geidroyc, G.-B., 2000 avec Amanda Burton, Ahsen Bhatti,
Neil Maskell; saison 5, épisodes 1 & 2; diffusé sur
Jimmy le 9 juin 2005).
Fin de la semaine anglaise avec la dernière trouvaille de Jimmy,
une série policière qui semble faire l'objet de moins de
soin que d'habitude de la part de la chaîne : ouverture de la diffusion
par la cinquième saison et en version française uniquement.
C'est d'autant plus regrettable que si les épisodes précédents
étaient du même tonneau que celui-ci, on a vraiment raté
quelques chose. Le personnage central et récurrent est Sam Ryan,
une femme qui exerce la profession de médecin légiste. Cela
donne bien sûr lieu à quelques scènes où la
viande froide est à l'honneur mais sans la complaisance qu'on trouve
parfois dans les romans où Patricia Cornwell met en scène
le Docteur Scarpetta. A partir de la mort étrange de deux vieillards,
deux frères, elle démêle ici, sur l'étendue
de deux épisodes, une enquête passionnante dont les ramifications
s'étendent jusqu'aux camps de concentration de la Seconde Guerre
mondiale. Un sujet grave traité avec gravité qui évite
les pistes trop évidentes (la filière néo-nazie)
pour aboutir à une solution vraiment imprévue après
un suspense de haute tenue. Il reste quatre épisodes à découvrir
dans les semaines à venir.
JEUDI.
Toile. Les nouveaux aptonymes sont
en ligne sur le site fatrazie.
Courriel. Photo d'un salon "Hair
du temps" en provenance de Marseille. Merci à Y.
VENDREDI.
Vie ferroviaire. Départ pour
Paris par le 19 heures 36.
Lecture. Le complot Sweetman
(The Sweetman Curve, Graham Masterton, 1979; le cherche midi, 2004
, coll. NéO pour la traduction française; traduit de l'anglais
par François Truchaud; 416 p., 19 €).
Un homme sème la panique à Los Angeles en tuant au hasard
des automobilistes sur les autoroutes. John Cullen, dont le père
compte parmi les victimes, est persuadé que le hasard n'a rien
à voir dans cette hécatombe...
Dans les années 80, Pierre Jean et Hélène Oswald
dirigeaient les éditions NéO qui rééditaient
notamment, sous des couvertures au graphisme parfois violent, les premiers
Léo Malet (la série consacrée à Johnny Métal)
et les nouvelles de Roy Vickers. NéO est aujourd'hui devenu un
titre de collection au sein des éditions du Cherche-Midi. Si on
est content de cette renaissance, on ne peut s'empêcher de ressentir
un peu de déception devant l'ouvrage qui l'inaugure. Le complot
Sweetman n'est pas un mauvais livre : c'est un honnête thriller
qui présente une intrigue mêlant le thème du tueur
en série à celui de la politique fiction d'une façon
plutôt intéressante. Le problème, c'est que c'est
de la littérature de traitement de texte, dépourvue d'originalité,
qui semble répondre à un cahier des charges préétabli
(un cadavre par chapitre, une scène érotique toutes les
cinquante pages, etc.). Chez Pocket, qui édite la quasi totalité
de son oeuvre, Masterton est parfaitement à sa place, aux côtés
de Caleb Carr ou de Harlan Coben. Ici, il surprend un peu, surtout dans
une traduction qui laisse passer quelques images quasi surréalistes
: "Elle soupira. Ses mains pendaient mollement devant elle, se crispaient
l'une contre l'autre, semblables à deux calmars tristes" (p.
119); "Du vent tout ça ! répliqua-t-elle. Tu es à
peu près aussi sincère qu'une grenouille-taureau !"
(p. 353). Sur le plan positif, on retiendra un beau portrait express
("Adele Corliss, cinquante-neuf ans, était tout ce que son
chirurgien esthétique pouvait faire pour elle") et cette définition
du sceptique : "un type qui refuse de croire qu'il est mort jusqu'à
ce qu'on lui fasse vérifier son pouls."
SAMEDI.
Vie parisienne.

C'est l'image
de Paris que je préfère. Une branche qui dépasse,
aperçue depuis l'escalier roulant du métro. On monte, la
branche se rapproche, on arrive au sommet, on prend pied à côté
du tronc, on regarde autour de soi, on est sur une place, sur un trottoir,
et on commence à rechercher les plaques de rue parce qu'on ne reconnaît
rien de ce qu'on imaginait en consultant le plan, tout à l'heure,
dans le wagon. Ici, ça va, je suis place Jussieu, je maîtrise.
C'est la session finale du séminaire Perec avec une intervention
à deux voix : Hermes Salceda, traducteur du livre en espagnol,
et Mireille Ribière s'intéressent aux manifestations du
blanc dans La Disparition. Le blanc comme couleur, souvent lié
à la mort, le blanc comme lien avec la littérature (Moby
Dick, Roussel, Edgar Poe), le blanc synonyme d'oubli, de manque. Il
est aussi question de Lacan dans un développement qui m'échappe
un peu et d'une page de La Disparition dans laquelle Perec, sous
le titre "A bas l'obscur" traduit de façon lipogrammatique
l'entrée "blanc" du Larousse et où l'on trouve
de savoureuses définitions ("conjugo sans coït"
pour mariage blanc, "mignons cailloux pour bons jours" pour
jours à marquer d'une pierre blanche) et où la présence
de Tarzan semble intriguer l'assistance (personne apparemment ne pense
à Johnny Weissmuller).
Mon temps de travail à la Bilipo est réduit, d'un côté
par le pique-nique chez Paulette Perec, de l'autre par la tenue d'une
conférence qui, dès seize heures, chasse les lecteurs de
la salle de travail. Un mal pour un bien : le thème de la causerie
("Mystère et police sur les ondes") m'intéresse
et je décide de m'incruster, ce qui me permet de mettre des visages
sur des voix et des noms connus.

De gauche
à droite, Fred Kassak, auteur de polars souvent adaptés
à la radio et au cinéma (Carambolages de Marcel Bluwal,
Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais elle cause
de Michel Audiard), François Angelier, producteur de Mauvais
genres sur France Culture, Pierre Billard, réalisateur de la
série radiophonique Les Maîtres du Mystère
et Jacques Baudou à qui rien de ce qui touche à la radio,
au polar et à la science-fiction n'est étranger. C'est Pierre
Billard qui tient la vedette en racontant son travail, la création
de pièces radiophoniques policières qui rassemblèrent
jusqu'à douze millions d'auditeurs chaque mardi soir pendant plus
de vingt ans. Il évoque sa conception du métier, son choix
de recourir à des textes originaux plutôt qu'à des
adaptations (les meilleurs polars ne donnant pas les meilleures pièces),
son peu de goût pour les bruitages et l'habillage musical qui l'amenaient
à ne privilégier qu'une chose : le texte, le dialogue. Dans
la salle, quelqu'un s'en prend à François Angelier (qui
lui aussi a produit des dramatiques), l'accusant de massacrer les textes
dans une mise en ondes trop riche. J'apprendrai un peu plus tard que l'homme
a envoyé des textes à Angelier, qui ne les a pas retenus,
ce qui explique bien des choses. Je réussis à m'emparer
d'un CD offert par Kassak et regagne ma chambrette en métro avant
que les rails ne prennent la consistance du mou de veau sous l'effet de
la chaleur.
Bonne semaine.
Notules
dominicales de culture domestique n°215 - 26 juin 2005
DIMANCHE.
Vie parisienne. C'est sans doute un
effet de la chaleur : bouleversant d'un seul coup des mois de routine,
je change de rive et me retrouve à Orsay plutôt qu'au Louvre.
Je n'ai pas le choix : l'exposition "Le Néo-impressionnisme,
de Seurat à Paul Klee" prend fin le 10 juillet, c'est ma dernière
chance. Par néo-impressionnisme on entend ici le travail de Seurat
sur le divisionnisme, ou pointillisme, à partir de 1896. Cette
technique nouvelle trouve vite des amateurs, Signac et Cross au premier
rang, mais l'exposition, purement chronologique, présente aussi
des artistes moins connus comme Albert Dubois-Pillet et Alfred William
Finch qui ne manquent pas d'intérêt. L'omniprésence
de l'élément liquide, mer, rivière, canal, chenal,
qui se prête bien à cette technique permet de revoir des
toiles déjà présentées à l'exposition
"Méditerranée" du Grand-Palais, ou déjà
vues au Musée de l'Annonciade de Saint-Tropez. Elle donne aussi
une certaine uniformité à l'ensemble, l'affaire tourne en
rond, sauf lorsqu'un Achille Laugé se met à casser les lignes
ou lorsque Matisse, comme d'habitude, s'empare de la chose, d'abord gentiment
(Luxe, calme et volupté, 1905) puis plus violemment :
la touche s'élargit, les couleurs éclatent, Derain et Vlaminck
débarquent et on arrive au fauvisme. Telle qu'elle est présentée,
l'exposition considère donc clairement le néo-impressionnisme
comme un trait d'union entre impressionnisme et fauvisme. La dernière
salle va au-delà, montre les échappées du divisionnisme
vers la spiritualité (Maurice Denis) et l'abstraction (Malevitch,
Klee, Mondrian).
J'achète le catalogue, histoire de vérifier si je n'ai pas
raconté trop d'âneries dans les lignes qui précèdent
et trouve tout de même le temps de travailler un peu au Louvre.
Le 13 heures 44 me ramène at home où le perd-de-famille
que je suis est dignement fêté dès sa sortie du TGV
local.

LUNDI.
Vie scolaire. Nouvelle visite du Musée
d'Art Ancien et Contemporain d'Épinal. Le hasard veut qu'Alice
effectue la même sortie avec sa classe de maternelle au même
moment. J'évite avec soin le rayon des antiquités où
elle risquerait de me prendre pour un objet exposé.
Courriel. La semaine dernière,
Y était en vacances et n'a mis les notules en ligne que jeudi ou
vendredi, soit un peu plus tard que d'habitude. Ce retard me vaut une
lettre de rupture d'un lecteur lassé de ne pas voir apparaître
le numéro attendu. En guise de flèche du Parthe, il m'annonce
qu'il supprime désormais le lien qui lui permettait d'afficher
la page en question. Diable. M'en remettrai-je ? Voilà quelqu'un
qui, comme tout le monde, s'accommode en maugréant in petto
des mauvais fonctionnements de services tarifés (à commencer
par son fournisseur d'accès à internet qui refuse d'acheminer
le mot que je lui envoie en retour) et qui cloue au pilori une aventure
modeste et artisanale qui ne fonctionne que sur la base de la bonne volonté
et du temps gracieusement et librement consenti de part et d'autre. Si
jamais les notules venaient à s'interrompre pour cause de décès,
j'y pense en lisant ce soir la livraison quotidienne de Jean-Claude Bourdais,
on m'agonirait pour couronner mon agonie.
TV. Autopsie (Silent Witness,
série de Coky Geidroyc, G.-B., 2000 avec Amanda Burton, Richard
Todd; saison 5, épisodes 3 & 4; diffusé sur Jimmy le
16 juin 2005).
On a ici la confirmation du fait que la qualité des deux épisodes
diffusés la semaine dernière était exceptionnelle.
Cela dit, même si on est un rien déçu, on est tout
de même en présence d'un travail de qualité, une énigme
conduite soigneusement mais dont la clé est trouvée par
un personnage de profileur un peu trop devin pour être vrai.
MARDI.
Vie festive. J'étais bien heureux
l'autre fin de semaine d'échapper au festival "Rues et Compagnie"
mais ne peux couper ce soir à la Fête de la Musique. Je crois
bien que c'est la première fois que j'y assiste en tant que simple
spectateur. On a plutôt l'impression de se trouver au cœur d'une
gigantesque foire à la saucisse, jusqu'à ce que Lucie tombe
en arrêt devant le père Heck et l'ami F. collés au
bec de leur saxophone, et se transforme en groupie de chansonnier. On
goûte un peu de musique avant de repartir à la foire à
la saucisse, le nez au ras du bitume cette fois car Alice s'est carapatée
au beau milieu de Sweet Home Alabama avant que je puisse vérifier
si je m'en rappelais toutes les paroles. Une fois le nucleus familial
recomposé, on sèche les larmes devant des cracheurs de feu
qui ont au moins le mérite de suggérer que toute tentative
de fuite donnera lieu à une carbonisation immédiate.
Lecture. René Fallet le
braconnier des lettres (Michel Lécureur, Les Belles Lettres,
2005; 368 p., 24 €; dédicacé par l'auteur
"à Philippe Didion, cette biographie consacrée à
un auteur très attachant mais bien différent de Pérec
(sic)".
Biographie.
J'ai avalé ces pages à la même vitesse que jadis j'ai
dévoré les livres de Fallet, sortis avec un systématisme
déjà alphabétique de la Bibliothèque Municipale,
de L'amour baroque à Y a-t-il un docteur dans la salle
?. Livres achetés ensuite pour la plupart en version originale,
petit à petit, jusqu'à la constitution d'une section de
bibliothèque qui n'est pas loin des oeuvres complètes. Je
ne suis pas bibliophile, je ne possède pas de livres de valeur
mais considère comme un joyau mon exemplaire d'Une poignée
de mains qui porte en page de garde la suscription "Pour Philippe
Didion, en trinquant avec lui, avec une poignée de mains de René
Fallet". Fallet découvert, comme beaucoup de gens, par l'intermédiaire
de Brassens sur lequel il écrivit dès 1953 des propos définitifs
et jamais égalés. C'était dans Le Canard Enchaîné :
"Il ressemble à la fois à défunt Staline, à
Orson Welles, à un bûcheron calabrais, à un Wisigoth
et à une paire de moustaches. Cet arbre présentement planté
sur la scène des "Trois Baudets" est timide, farouche,
suant, mal embouché et gratte une guitare comme on secoue des grilles
de prison. Georges Brassens (...) est un bon gros camion de routiers lancé
à toute berzingue sur les chemins de la liberté. On souhaite
à ce véhicule d'éviter jusqu'au bout les dangers
de ces pavés d'or sur lesquels se sont déglingués
tant de talents, tant de franchises." Fallet qui, plus que tout autre,
savait soigner ses incipit : "Dans son arrière-boutique, la
fleuriste cultivait les arrière-pensées" (Le Triporteur).
Fallet connaît aujourd'hui une petite actualité éditoriale
avec la récente publication de ses Chroniques littéraires
et cette biographie qui vient heureusement compléter, vingt-cinq
ans après, le livre d'entretiens de Jean-Paul Liégeois,
Splendeurs et misères de René Fallet. Agathe Fallet
a ouvert les placards et les tiroirs de son défunt mari à
Michel Lécureur qui cite abondamment un Journal inédit.
Inutile cependant d'attendre des révélations fracassantes :
les Carnets de jeunesse ont été publiés, et
Fallet a toujours manifesté un tel goût pour la publicité
qu'il n'a pas caché grand-chose de sa vie privée, que ce
soit dans la presse ou dans des romans clairement autobiographiques. Parmi
les petites découvertes, j'ai beaucoup apprécié celle
d'un Fallet enfant inventeur "d'un jeu du Tour de France sur le modèle
de celui de l'oie" et qui "tenait à jour toute une comptabilité
des résultats obtenus", ce qui m'a rappelé bien des
souvenirs. Plus sérieusement, on apprend qu'il fut un des premiers
acheteurs de Paroles de Prévert et ce auprès d'Adrienne
Monnier, rue de l'Odéon, en 1946. Ce qui surprend aussi, avec le
recul, c'est l'accueil qu'il reçoit pour ses premiers écrits,
romans ou poèmes, alors qu'il n'a qu'une vingtaine d'années
: Blaise Cendrars, Prévert, Hardellet, Mac Orlan, Gaston Bachelard
(!) lui écrivent pour l'encourager, le féliciter. Ce n'était
tout de même pas mal pour un type qu'on a plus souvent considéré
comme un auteur de farces plus ou moins légères tout juste
bonnes à procurer des rôles de cabotins à Darry Cowl
(Le Triporteur), Jean Gabin (Les Vieux de la vieille), Jean
Lefebvre (Un idiot à Paris) ou de Funès (La soupe
aux choux).
Sur une trame chronologique classique, Lécureur revisite l'existence
d'un personnage qui se rêvait plus poète que romancier, qui
s'engageait sabre au clair dans ses passions, quitte à en revenir
un peu cabossé : la pêche, l'amitié, la gloire, les
femmes (ce qui me rassurait beaucoup dans ma jeunesse, car l'homme n'avait
pas à proprement parler un physique de tombeur), le vélo
(il mourut à cinquante-six ans, le 25 juillet 1983, lendemain de
l'arrivée du Tour de France), un homme qui pouvait se montrer aussi,
Lécureur ne le cache pas, parfaitement odieux vis à vis
de ses proches.
MERCREDI.
Vie horticole. Vu la température
ambiante ("le baromètre dépassera partout les 30 degrés",
annonçait, imperturbable, le speaker de France Info ce matin à
8 heures 15), je me lance dans les cultures méditerranéennes,
poivrons, aubergines, piments.
TV. Frère (Brat,
Alexei Balabanov, Russie, 1997 avec Serguei Bodrov, Victor Soukhoroukov,
Svetlana Pismitchenko; diffusé sur ARTE en septembre 1999).
Après son service militaire, Danila Bagrov se rend à Saint-Pétersbourg
où son grand frère exerce la charge de tueur à gages.
Dans ce polar de facture classique, on guette les éléments
exotiques propres à lui donner un peu d'originalité. Éléments
peu nombreux : la musique d'abord (Danila est passionné de pop
russe, une espèce de guimauve assez pauvre si l'on en croit une
bande son envahissante et crispante) et le cadre géographique et
social, un Saint-Pétersbourg qui n'est pas celui des cartes postales
mais une ville triste, grise malgré les façades de Littlewoods
et de McDonald's, et gangrenée par les mafias de toutes sortes.
JEUDI.
Courrier. Arrivée du premier
livre à chroniquer pour Histoires littéraires. J'envoie
des coupures à Y et ventile quelques exemplaires du Bulletin Perec.
Courriel. Deux abonnements estivaux
aux notules.
VENDREDI.
TV. La Scoumoune (José
Giovanni, France, 1972 avec Jean-Paul Belmondo, Claudia Cardinale, Michel
Constantin; diffusé sur Cinéma Succès en mars 2004).
Marseille, 1934. Le truand Roberto s'efforce de tirer de prison un de
ses amis.
Le début du film confirme le fait que les histoires de mauvais
garçons des années 70 vieillissent plus mal que celles des
années 50 : le jeu de Belmondo est très daté. Heureusement
pour la morale et pour le cinéma, Roberto se fait prendre, juger
et emprisonner et le cœur de l'intrigue se déroule en prison, dans
ce qui s'appelait à l'époque une maison de force. On retrouve
alors le Giovanni auteur du Trou, mis en scène par Jacques
Becker, passionné par la peinture d'un milieu qu'il a fréquenté
de l'intérieur. La période de guerre voit les cellules se
remplir de résistants, puis de collaborateurs, seuls les gardiens
et les prisonniers de droit commun sont immuables. A la Libération,
on offre à ces derniers une possibilité de rachat via le
déminage des plages normandes, ce dont profitent Roberto et son
ami avant de reprendre une vie ordinaire (tripots, jeu, armes, trafic
et bas résille) du côté de Pigalle. De jeunes concurrents,
emmenés par Depardieu dans un de ses premiers rôles, veulent
prendre leur place. On ne sait si Belmondo a saisi la portée symbolique
de la chose ...
SAMEDI.
Vie festive. C'est jour de fête
à l'école maternelle. Il y a du monde, mais pas assez pour
jouer à nouveau les parents du Petit Poucet. Pour reconnaître
Ulysse et Lassie, viser les chaussures.

TV.
Mariage mixte (Alexandre Arcady, France, 2004 avec Gérard
Darmon, Olivia Bonamy, Patrick Chesnais; diffusé sur Canal + en
juin 2005).
Un homme d'affaires juif un peu véreux a planifié le mariage
de sa fille Lisa avec le fils d'un défunt ami. Mais Lisa est amoureuse
d'un goy...
Depuis le succès du Cour de sirocco, Alexandre Arcady enchaîne
des films qui passent pour la plupart inaperçus, toujours basés
sur le folklore juif séfarade et toujours servis par une bande
de comédiens fidèles (Darmon, Benguigui...). Comédie
bien enlevée assortie du message attendu sur la tolérance,
ce Mariage mixte est impeccable, un samedi soir, pour le jardinier un
rien fourbu qui vient de buter ses pieds de patates.
Bon dimanche.
N.B. Le prochain numéro des notules sera servi le dimanche 10 juillet
(abonnement mail.
|