Notules
dominicales de culture domestique n°200 - 6 mars 2005
DIMANCHE.
Météo 1. La neige ce
matin, la neige comme tous les matins depuis quinze jours. Du plus loin
que je me souvienne, je n'ai jamais regardé la neige tomber sans
souhaiter qu'elle bloque toute communication et empêche l'ouverture
des écoles, ce qui ne s'est produit que deux fois dans toute ma
vie. Aujourd'hui encore, le même vœu, surtout à la veille
d'une rentrée scolaire.
LUNDI.
Météo 2. Tout ce que
la neige a réussi à annuler, c'est la course du tiercé
qui devait se tenir à Marseille. Non seulement il faut aller travailler,
mais y aller sans l'espoir de gagner suffisamment pour ne pas avoir à
y retourner le lendemain.
Lecture. Histoires littéraires
n° 13 (revue trimestrielle consacrée à la littérature
française des XIX° et XX° siècles, janvier-février-mars
2003, Histoires littéraires et Du Lérot éditeurs;
248 p., 20 ).
Qui dit revue dit, quelque part, souci d'actualité. Souci malheureusement
absent de ces notules où les comptes rendus des revues paraissent
souvent des mois, voire des années après leur sortie. C'est
que ma lecture des revues n'est pas une lecture linéaire, mais
une lecture hachée, étalée, scrupuleuse (de la première
à la dernière ligne) mais homéopathique, un article,
une page seulement parfois, jour après jour. De plus, quand il
s'agit comme ici d'une revue purement littéraire, chaque article
s'accompagne d'une immersion plus ou moins longue dans le sujet traité.
Pour ce numéro, l'article de Catherine Delons "Autour de Baudelaire"
m'a fait replonger dans l'œuvre et la critique du poète, l'article
de Hans Hartje sur les rapports entre radio et littérature m'a
fait creuser mes archives radiophoniques, à la recherche d'enregistrements
plus ou moins anciens et confidentiels. La période d'après-lecture
est aussi assez chargée puisqu'il faut ensuite partir en quête
des ouvrages chroniqués qui me semblent dignes d'intérêt,
une bonne demi-douzaine dans ce numéro dont un prometteur petit
guide pataphysique de l'Auvergne insolite.
Courrier. Arrivée d'une carte
postale des G., en vacances à Bonneval.
TV. La Veuve Couderc (Pierre
Granier-Deferre, France, 1971 avec Simone Signoret, Alain Delon, Ottavia
Piccolo, Jean Tissier, Boby Lapointe; diffusé sur La Cinquième
en 1999).
Un bagnard évadé se réfugie dans une ferme de Bourgogne
et devient l'employé et l'amant d'une femme d'une cinquantaine
d'années.
Le Chat, La Veuve Couderc et Le Train sont les trois films
que Granier-Deferre a tirés de l'œuvre de Simenon. Pas des romans
policiers, pas des Maigret, mais des romans de mœurs, presque des études
naturalistes pour les deux premiers. L'univers Simenon est rendu dans
le moindre détail, la parole rare, le canal tout proche, les secrets
de famille enfouis, le contexte historique évoqué sans pesanteur,
par des plans furtifs sur un titre de journal (l'affaire Stavisky, on
est en 1934), un graffiti, une usine en grève, un groupe de Croix-de-Feu
à l'arrêt d'autocar. Le temps s'écoule au rythme lent
des chalands qui passent jusqu'à l'accélération finale,
l'assaut donné à la ferme pour capturer le bagnard. Il serait
exagéré de dire que l'ensemble est tout à fait passionnant
mais ce film donne tout de même le plaisir de voir Delon manier
la faux, Signoret traire une vache, Jean Tissier interpréter son
avant-dernier rôle et surtout Boby Lapointe prononcer, une fois
n'est pas coutume, des phrases tout à fait banales.
MARDI.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
MERCREDI.
Bocal vide. On déplore le décès
de Négrillon II. Décidément, les poissons ne font
pas de vieilles arêtes dans cette maison.
Emplettes. J'achète L'année
2004 dans Le Monde, le Journal des Goncourt et un livre sur Kafka, une
réédition d'Apostrophes (avec Albert Cohen) en DVD et le
Jules Verne de Jean-Yves Tadié à offrir.
TV. Les Mains vides (Las
Manos vacias, Marc Recha,France/Espagne 2003 avec Olivier Gourmet,
Eduardo Noriega, Pierre Berriau, Mireille Perrier).
Port-Vendres, la gare, les trains qui passent, une vieille dame avec un
perroquet, des bouteilles de vin blanc, un réparateur de mobylettes
qui aimerait s'emparer du magot de la vieille dame après sa mort,
un bistrot, un bras artificiel, des personnages qui parlent et dont on
parvient à saisir une phrase sur quatre et, au milieu de ce fatras
incompréhensible et éprouvant, Olivier Gourmet, comédien
décidément de classe, qui joue comme si de rien n'était,
avec une sérénité admirable.
JEUDI.
Courrier. J'envoie des journaux en
Chine, des coupures à Y et des aptonymes à AZ.
Courriel. Depuis la rentrée,
je trouve chaque soir une boîte aux lettres gonflée, une
masse de messages et d'informations qui me prend de plus en plus de temps
à éplucher, classer, traiter, convoyer, ce qui, conjugué
au froid polaire qui règne ces temps-ci, m'a fait renoncer plusieurs
soirs de suite à la séance de cinéma prévue.
Comme si cela ne me suffisait pas (j'aime recevoir des messages, j'aime
les messages que je reçois, le fâcheux sont rares), je m'inscris
à deux nouvelles listes de diffusion, le Cirque Zavatars et Jacter
Haut, animée par Jacques Theillaud, où je devrais retrouver
pas mal d'oulipotes. Parmi les bonnes choses qui me parviennent aujourd'hui,
une demande d'abonnement aux notules et un article sur Perec, savoureux,
de Jean-Michel Pochet destiné au site Fabula dans lequel il cite
un morceau de notules.
Obituaire. France Culture commence
ce soir une série de rediffusions en hommage à Yann Paranthoën,
le "tailleur de sons" de la maison, qui fut longtemps réalisateur
des Papous dans la tête, mort en début de semaine. On va
pouvoir réentendre Lulu (portrait d'une femme de ménage
de la Maison de la Radio), Paris-Roubaix (la victoire de Bernard
Hinault en 1981), Au pays des roches Douvres (sur le phare des
roches Douvres), et d'autres joyaux de cet homme qui a fait de la radio
un des plus beaux arts qui soient. Je donnerais beaucoup pour pouvoir
écouter à nouveau son émission sur Les mangeurs
de pommes de terre de Van Gogh, entendue entre deux portes il y a
quinze ou vingt ans et que je désespère de voir un jour
rediffusée. Ce sera peut-être pour l'été, France
Culture promet une nouvelle salve en août prochain.
TV. The Shield (série
américaine de Shawn Ryan, Scott Brazil et James Manos, avec Michael
Chiklis, CCH Pounder, Benito Martinez, Jay Karnes; saison 3, épisodes
2 & 3; diffusé sur Canal + le soir-même).
VENDREDI.
Cinéma. Les Temps modernes
(Modern Times, Charles Chaplin, E.-U., 1936 avec Charles Chaplin,
Paulette Goddard; vu dans le cadre de l'opération "Collège
au cinéma").
La magie Chaplin fonctionne toujours. Les élèves, nous avons
emmené quatre classes, voient pour la plupart d'entre eux un film
en noir et blanc pour la première fois, en version originale même
si la parole y est rare. Pas un bruit, pas un chuchotis, juste les rires
ou le silence. J'en profite pour piquer un petit somme. Au retour, je
somnole dans le bus. J'aime attaquer la sieste parfaitement reposé,
elle n'en est que meilleure.
TV. Podium (Yann Moix, France,
2003 avec Benoît Poelvoorde, Jean-Paul Rouve, Julie Depardieu; diffusé
sur Canal + le soir même).
Bernard Frédéric reprend du service cinq ans après
avoir quitté les podiums où il officiait en tant que sosie
professionnel du chanteur Claude François.
La vampirisation, l'identification, l'idolâtrie, il y avait dans
cette histoire des thèmes qui méritaient d'être creusés
tout en gardant l'orientation comique. Pour ce faire, il aurait fallu
qu'un cinéaste soit aux commandes de la chose. Je ne sais si Yann
Moix est un véritable écrivain, je ne l'ai jamais lu, mais
ce qui est sûr, c'est qu'il n'est pas cinéaste. Son film
est un collage de saynètes parfois drôles, souvent méchantes
et méprisantes pour les personnages mis en scène et pour
le public. Heureusement, Poelvoorde est là et se dépense
sans compter - y compris vocalement - pour sauver quelques rares moments.
SAMEDI.
Vie sociale. Route délicate
pour nos retrouvailles avec les H. à Blainville-sur-l'Eau, devenu
sous la neige. Le retour verra même l'auto accomplir quelques amorces
de pirouette tout à fait propres à vous tenir éveillé
malgré l'heure avancée.

Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°201 - 13 mars 2005
DIMANCHE.
Abonnement. Les notules gagnent la
Suède.
LUNDI.
TV. Starship Troopers (Paul
Verhoeven, E.-U., 1997 avec Casper Van Dien, Denise Richards, Dina Meyer,
Jake Busey; diffusé sur Canal + en ?).
XXIV° siècle. La Terre est devenue une vaste fédération
menacée par les Arachnides, des insectes géants. Le jeune
Johnny Rico s'engage dans l'infanterie mobile.
Ça commence comme un "college film" de la pire espèce,
avec des jeunes gens aux dents blanches qui flirtent entre deux cours.
Rapidement, on remarque des signes bizarres qui éloignent le film
des conventions : les professeurs sont tous des mutilés de guerre
et livrent des discours patriotiques qui amènent les jeunes à
s'engager dans l'armée où ils vont découvrir les
horreurs de la guerre. Le schéma rappelle, volontairement ou non,
l'ouverture d'A l'Ouest rien de nouveau. La suite du film est plus
conforme aux canons de la science-fiction avec les combats contre les
créatures mais de bout en bout le décalage persiste entre
les discours officiels et la réalité brutale. Paul Verhoeven,
que je découvre, apparaît comme un réalisateur habile
à faire semblant de suivre les règles d'un film de genre
(scènes de combat, effets spéciaux saisissants) pour mieux
les pervertir et livrer une réflexion personnelle et décalée
sur l'engagement, le patriotisme, la gloire et le sacrifice.
MARDI.
Vie scolaire. J'accompagne une classe
de troisième à Strasbourg pour une visite du Parlement européen.
Je voyage beaucoup ces temps-ci, ce qui me plaît beaucoup mais me
met un peu mal à l'aise dans la mesure où à chaque
fois j'ai l'impression de prendre la place de quelqu'un d'autre, quelqu'un
de plus compétent, de plus concerné et qui serait un compagnon
de voyage d'un commerce peut-être plus agréable. Le programme
de la semaine ne mentionnait d'ailleurs pas mon nom dans la liste des
accompagnateurs prévus pour ce déplacement, encore un effet
de ma transparence. Dans un système où certains exercent
la charge de professeur principal, j'apparais, et me plais à apparaître,
comme un professeur minimal, voire infinitésimal. Nous arrivons
au Parlement en fin de matinée. Direction les toilettes, histoire
de s'assurer que celles-ci ne sont pas encore à la turque, puis
nous sommes pris en charge par l'attaché parlementaire de Mme Isler-Béguin,
députée du groupe Vert qui a accepté de nous recevoir
et avec qui R., collègue-ami-notulien-organisateur, nous a concocté
un programme aux petits oignons. Nous ne verrons la députée
que pour la traditionnelle photo de groupe puis, plus tard, de loin, quand
nous serons admis dans la tribune réservée au public qui
surplombe l'hémicycle. Celui-ci apparaît de prime abord comme
une gigantesque pétaudière : les orateurs de chaque groupe
se succèdent dans le brouhaha, on discute, on se déplace
on bouquine, on fait son courrier. Et puis miracle, au moment du vote,
tout le monde est sagement assis à sa place. On se surprend à
constater que l'hémicycle est comble, ce qui met quelque peu à
mal la réputation d'absentéiste forcené que promène
le député européen, et tout ça pour voter
une recommandation "relative à la position commune du Conseil
en vue de l'adoption du règlement du Parlement européen
et du Conseil concernant les conditions d'accès aux réseaux
de transport de gaz naturel", une autre "relative à la
position commune du Conseil en vue de l'adoption du règlement du
parlement européen et du Conseil modifiant le règlement
(CEE) n° 1408/71 du Conseil relatif à l'application des régimes
de sécurité sociale aux travailleurs salariés, aux
travailleurs non salariés et aux membres de leur famille qui se
déplacent à l'intérieur de la Communauté et
le règlement (CEE) n° 574/72 du Conseil fixant les modalités
d'application du règlement (CEE) n° 1408/71" et ainsi
de suite. Fascination devant l'exercice démocratique en action
sous nos yeux. Le plan qu'on nous a donné nous permet de situer
quelques têtes connues, Michel Rocard, Harlem Désir, Jacques
Toubon, Alain Lipietz, Le Pen et sa clique, dont sa fille avec laquelle
il n'a pas l'air si fâché que ça. Nous passons ensuite
dans une petite salle où l'attaché parlementaire répond
aux questions des élèves avant de quitter l'édifice.
J'oubliais l'édifice, l'architecture saisissante, le verre et l'acier,
bien sûr mais aussi le bois, omniprésent, une merveille.
Après un pique-nique polaire au milieu des cigognes de l'Orangerie,
nous passons à la visite guidée du centre de Strasbourg.
Comme à chaque fois, j'apprends de nouvelles choses sur la cathédrale
et comme à chaque fois j'en sors dans un état de congélation
complète. Je m'arrange pour prendre mes photos à l'insu
du guide (salons Génitif, Coiff1rst et Esthête), il s'agit
avant tout de ne blesser personne et nous regagnons nos pénates
sans panne et sans algarade avec le chauffeur du bus, étonné,
pour ce qui me concerne, d'avoir survécu à ma première
journée sans sieste de l'année 2005.
Lecture. Dans la brume électrique
avec les morts confédérés (In the Electric
Mist with Confederate Dead, James Lee Burke, Hyperion Books 1992;
Éditions Payot & Rivages, 1995, pour la traduction française;
Éditions Payot & Rivages, 1999, pour l'édition de poche,
coll. Rivages/Noir n° 314; traduit de l'américain par Freddy
Michalski; 496 p.).
Un équipe de cinéma s'est installée à New
Iberia, Louisiane, pour y tourner un film sur la Guerre de Sécession
avec, dans ses bagages, Julie Balboni, ancien condisciple de Dave Robicheaux
devenu un ponte de la mafia.
Cet épisode est peut-être le plus remarquable de la série
consacrée à Dave Robicheaux, adjoint au shérif de
New Iberia. Le retour de Balboni sur ses terres l'amène à
revivre certains épisodes de son passé personnel, et même
du passé de son pays, hanté qu'il est par des rêves
mettant en scène les morts confédérés qui
donnent au livre son titre. Robicheaux se débat dans un monde de
plus en plus violent et corrompu, est amené à basculer dans
l'illégalité, à utiliser les méthodes de ses
ennemis pour préserver sa famille, une fois de plus menacée.
Comme toujours chez cet auteur, l'intrigue n'est pas facile à démêler,
Burke a l'habitude de construire des dialogues dans lesquels ses personnages
se comprennent à demi-mot, forçant le lecteur à chercher
le non-dit pour éclairer sa lanterne. Mais l'action policière
n'est pas tout chez Burke, un des rares auteurs de polar à considérer
la description comme autre chose qu'une nécessité et à
consacrer des pages entières aux bayous, aux pacaniers, aux allées
en coquilles d'huîtres, à la pluie, aux marais sans faire
pour autant de sa Louisiane un paradis touristique.
Extrait. "J'ai fait partie des forces de police de La Nouvelle-Orléans
pendant quatorze ans, d'abord comme flic à pied pour finir comme
lieutenant à la Criminelle. Je n'avais jamais travaillé
aux Mœurs, mais il existe peu d'endroits à La Nouvelle-Orléans
qui ne vous y mènent inévitablement un jour ou l'autre.
Sans son atmosphère païenne et décadente, ses spectacles
de strip, ses racoleuses, ses bonimenteurs de music-hall, ses macs-taxis,
et ses camés à la cervelle atteinte, la ville serait aussi
attrayante aux yeux de la plupart de ses touristes qu'un parc d'attraction
à thème agraire dans l'ouest du Nebraska.
Le Vieux-Carré a deux populations distinctes, presque deux climats
de sensibilités différentes. Tôt le matin, des enfants
noirs en uniforme se mettent en rang pour entrer dans l'école primaire
catholique en bordure du jardin public; les paroissiens au sortir de la
cathédrale Saint-Louis prennent café au lait et beignets
en lisant le journal aux tables en terrasse du café du Monde; les
rues sont encore fraîches, les toits de tuiles et les murs de stuc
pastel des immeubles, zébrés de coulures d'humidité,
le fer forgé en volute des balustrades de balcons éclatant
de fleurs épanouies; les familles de touristes se font dessiner
le portrait par les artistes qui installent leur chevalet le long de la
clôture aux fers en épieu de Jackson Square; en arrière-plan
la brise souffle de la rivière au travers des buissons d'azalées
et d'hibiscus, des effloraisons de magnolias grosses comme le poing, et
des bouquets de bananiers sous la statue équestre d'Andy Jackson;
et aussitôt que vous vous enfoncez dans les profondeurs du Vieux-Carré,
sous les colonnades de fer peintes en vert, vous sentez l'odeur propre
et froide du poisson frais sur lit de glace, des cageots de fraises, de
prunes et de pastèques bigarrées mouillées au tuyau
d'arrosage et emperlées de gouttes d'eau.
Mais lorsqu'arrive la fin de l'après-midi, une faune d'une autre
espèce envahit le Carré. Ses membres sont pour la plupart
inoffensifs - étudiants, militaires, familles du Middle West qui
essaient d'entrevoir, au-delà des portiers faisant l'article, l'intérieur
des boîtes de strip-tease, hommes d'affaires japonais en complets
bleu marine, appareils photo en bandoulière, paysans en goguette
venus des régions arides du Mississipi. Mais ils ne sont pas seuls,
une autre engeance les accompagne - arnaqueurs, artistes du bonneteau,
pickpockets et barons, fourgueurs de coke et de marijuana, racoleuses
par écuries entières qui se réservent exclusivement
la clientèle des hôtels, et strip-teaseuses qui racolent
dans les taxis après 2 heures du matin.
Ils opèrent en franchise, avec l'œil du ver de terre face au spectacle
du monde. Ils sont habituellement sans joie, indifférents aux spéculations
sur notre condition de mortels, morts d'ennui devant toutes les formes
d'expérience ou presque. Pratiquement tous se shootent aux fumées
de cocaïne ou directement à l'aiguille, se défoncent
à la blanche ou fument du crack. Souvent ils se guérissent
de leurs petits maux aux beautés noires.
Ils voient les gens du commun à la manière des forains de
carnaval faisant l'article; ils considèrent leurs victimes avec
dédain, parfois avec mépris. La plupart seraient incapables
de se sortir tout seuls la tête d'un sac en papier; mais la précision
de leur savoir quant aux différents prêteurs sur gages sur
la place, à la hiérarchie de la pègre du cru, à
la loi et à ce qu'ils encourent, aux flics et aux juges corompus,
est impressionnante."
Abonnement. Il y a désormais
deux notuliens en Haute-Savoie (100% d'augmentation).
TV. Six Feet Under (série
américaine d'Alan Ball avec Peter Krause, Frances Conroy; saison
4, épisode 2, diffusé sur Jimmy le 6 mars 2005).
On ne sait si c'est un choix conscient ou une panne de scénario
mais la série ne semble plus avancer. La mère Fisher s'est
remariée avec un homme que ses enfants ont du mal à accepter,
Keith, le compagnon du fils, a retrouvé du travail mais ces pistes
ne mènent pour l'instant nulle part. L'épisode se résume
en gros à un catalogue plutôt lassant des pulsions, fantaisies
et expériences sexuelles des principaux protagonistes. On attend
que les scénaristes sortent de leur torpeur.
MERCREDI.
Sortie. Les filles assistent à
l'Heure du conte à la Bibliothèque municipale.
Courriel. Un magnifique salon Hairborist
photographié à Uccle (près Bruxelles). Merci à
MD.
RC, collègue-ami-notulien-perecquien en devenir-organisateur de
voyages au long cours-patient interlocuteur de chauffeur de bus, fait
ses premiers pas sur la [listeperec] avec une trouvaille sur les années
de Perec au CNRS.
Cinéma. Boudu (Gérard
Jugnot, France, 2005 avec Gérard Depardieu, Catherine Frot, Gérard
Jugnot, Constance Dollé, Bonnafet Tarbouriech, Hubert Saint-Macary,
Jean-Paul Rouve, Serge Riaboukine).
Un bourgeois de province recueille chez lui un SDF qu'il a sauvé
de la noyade. Ce dernier se révèle rapidement envahissant.
Il faut pour apprécier ce film, ce que j'ai fait sans vergogne,
faire abstraction des souvenirs que l'on peut avoir gardés de la
version de Jean Renoir avec Michel Simon. On n'est plus à Paris
mais dans une province de publicité pour le Crédit Agricole,
le libraire Lestingois est devenu le galeriste Lespinglet mais Boudu reste
Boudu, grossier, mal embouché, truculent et porteur de valeurs
pures que ses hôtes, d'abord estomaqués, vont peu à
peu apprendre à connaître. La philosophie gentillette qui
parcourt le propos (enrichissons-nous de nos différences, en gros)
est ici secondaire, Jugnot semblant se satisfaire du côté
farce de l'affaire. C'est un domaine dans lequel il excelle, ayant gardé
du café-théâtre le sens des répliques qui font
mouche. Les acteurs jouent ça avec entrain, Depardieu, plus Obélix
que jamais, en tête (même si on aimerait le voir prendre de
temps à autre plus de risques comme il vient de le faire chez Téchiné).
Un bon divertissement, je n'en demandais pas plus.
L'art du contrepet honnête. J'ai vu deux purs dieux dans Bouddha.
JEUDI.
Courrier. J'envoie des coupures à
Y et un mot à Laure Adler pour qu'on n'oublie pas Les mangeurs
de pommes de terre dans les rediffusions des émissions de Yann
Paranthoën.
TV. The Shield (série
américaine de Shawn Ryan, Scott Brazil et James Manos, avec Michael
Chiklis, CCH Pounder, Benito Martinez, Jay Karnes; saison 3, épisodes
4 & 5; diffusé sur Canal + le soir-même).
Deux épisodes taillés au rasoir, tendus, captivants. Dans
le premier, un homme se fait estourbir d'un coup de fer à repasser.
La dernière fois que j'avais vu cet ustensile utilisé comme
une arme, c'était dans Le Père Noël est une ordure
("Joyeux Noël, Félix !).
VENDREDI.
Bougies. Quatre ans de notules.
Courrier. Une carte postale de vacanciers
alpins.
Transhumance. Départ pour Paris
par le 19 h 36.
SAMEDI.
Lecture. Les métamorphoses
de Franz Kafka (Claude Thiébaut, Gallimard, 1996; coll. Découvertes
Littérature n° 305; 144 p.).
Après le Baudelaire de Robert Kopp, confirmation de la qualité
de cette collection qui, au-delà de la découverte promise
par son intitulé, permet aussi à l'amateur plus averti de
rafraîchir ou de synthétiser ses connaissances sur un auteur.
Le texte de Claude Thiébaut suit la chronologie de Kafka et mêle
informations biographiques et une analyse des oeuvres qui, si elle est
succincte, présente toutefois des vues originales comme celle qui
consiste à rattacher Le Procès à des éléments
de la vie de Kafka (le fameux tribunal de l'Askanischer Hof qui aboutit
à la rupture des fiançailles entre Franz et Felicia Bauer)
ou une autre qui établit un parallèle entre le héros
du Château et le lecteur du roman, "l'un et l'autre en quête
d'un sens à poursuivre" (plagiant ainsi par anticipation les
notules 95, janvier 2003, où l'on pouvait lire : "En cela,
K., c'est aussi le lecteur face au livre-château inaccessible, un
monde déroutant dont il aimerait se faire reconnaître pour
simplement exercer cette activité pour laquelle il est là
: lire et comprendre. Nous sommes tous des arpenteurs allemands...").
L'auteur prend bien soin de ne pas donner une image "kafkaïenne"
de Kafka (l'iconographie, très riche comme le veut la collection,
présente plusieurs photos d'un Kafka souriant) et invite à
se méfier des interprétations allégoriques et religieuses
de Max Brod. Il est tout à fait possible de voir ce livre comme
un point de passage entre la lecture des oeuvres de Kafka et les études
pointues de Marthe Robert, Blanchot, Deleuze et Guattari, en attendant
la monumentale biographie de Kafka par Reiner Stach dont on attend la
traduction.
Vie parisienne. J'arrive de bonne
heure à Jussieu, ce qui me permet de faire plus ample connaissance
avec Éric Lavallade, le conférencier du jour, et Gilles
Esposito-Farèse, une épée du CNRS, qui connaît
les notules. Aujourd'hui, Lavallade s'attaque à La boutique
obscure, recueil de 124 rêves notés par Perec entre mai
1968 et août 1972. La boutique obscure est un livre peu lu,
peu aimé, peu étudié. Perec lui-même n'a pas
caché qu'il était né d'une nécessité
éditoriale (le cinquième volume dû par contrat à
Denoël), a regretté sa publication et ne l'a pratiquement
plus jamais mentionné après celle-ci. Éric Lavallade
démontre aisément que l'assertion de Perec selon laquelle
"Il y a très peu de rapports entre ma vie et ce que je rêve"
ne tient pas. Ce qui n'a rien d'étonnant : Perec, comme tout le
monde, rêve de ce qui le préoccupe et on retrouve dans La
boutique obscure une thématique connue : la guerre, les camps,
la mort des parents, les relations sentimentales, le service militaire,
les déménagements. Certains sujets cependant sont plus surprenants,
bien qu'ils apparaissent aussi, mais de façon moins évidente,
dans le reste de l'oeuvre : la vie professionnelle, le rapport à
l'argent et à la célébrité ou, plus prosaïquement,
la conduite automobile. En fait, malgré le peu d'intérêt
qu'il suscite, ce recueil a sa place dans le réseau perecquien
et peut être rattaché à d'autres textes centrés
sur le sommeil (Lieux où j'ai dormi, Un homme qui dort...)
voire au projet Lieux par la contrainte mise en oeuvre (décrire
ce que je vois, ce dont je me souviens, ce dont je rêve). Le conférencier
s'est volontairement limité à une étude thématique
des rêves mais il y a d'autres pistes à explorer, notamment
la typographie, très soignée, ou l'index, qui vient d'un
Perec conscient, pas seulement relateur de rêves, et qui contient
des entrées aussi surprenantes que "Effectivement", "En
fait" ou "Structure ternaire du rêve". Il y a des
pistes, mais peu d'explorateurs prêts à se lancer : Bernard
Magné ne cache pas sa réticence face à un texte sur
lequel sa grille d'interprétation ne fonctionne pas. La première
chose à faire est peut-être de reprendre le livre, que j'avais
lu à une époque où Perec m'était moins familier
qu'aujourd'hui, ce qui permet de savourer comme il se doit le rêve
95, cauchemar de 1971 qui attendra plus de vingt ans avant de se réaliser
grâce aux bons soins de la maison Gallimard : "Cela commence
par des remarques anodines, mais bientôt il faut se rendre à
l'évidence : il y a plein de E dans La Disparition. On en
voit d'abord un, puis deux, puis vingt, puis mille ! Je n'en crois pas
mes yeux. J'en parle avec Claude. On peut penser que je rêve. On
regarde à nouveau : plus de E. Tout de même ! Mais de nouveau,
si, en voilà un, un autre, et encore deux autres, et de nouveau,
plein ! Comment se fait-il que personne ne s'en soit jamais aperçu
?"
Je me farcis des tomates qui le sont déjà au Petit Cardinal,
et abats de l'ouvrage à la Bibliothèques des Littératures
Policières. Face à moi, une jeune fille travaille sur l'affaire
Grégory. Venir ici pour lire La Liberté de l'Est ! De retour
au Petit Cardinal, alors que je sirote paisiblement mon thé au
comptoir, je me fais aborder par un grand échalas en qui je reconnais
rapidement un de mes anciens élèves, cuvée 1995 environ,
qui officie comme pompier à la caserne de la rue Cardinal-Lemoine,
juste à côté de la bibliothèque. Coup de chance,
il porte un prénom peu commun dont je n'ai pas aucun mal à
me souvenir (Orson) et il m'invite à sa table où nous nous
mettons à remuer le passé, un moment suffisamment plaisant
pour que je ne regrette pas la séance de cinéma que je m'étais
promise.
Bonne semaine.
Notules
dominicales de culture domestique n°202 - 20 mars 2005
DIMANCHE.
Vie parisienne. Après ma séance
habituelle au Louvre, je manque de temps et de motivation pour le ciné-club
de l'Arlequin et décide de profiter du soleil revenu pour remonter
à pied jusqu'à la gare de l'Est. Parcours erratique, au
petit bonheur la chance, via l'Opéra, la Trinité, le marché
de la rue des Martyrs et le boulevard Poissonnière où un
beau demi bébé Cadum au-dessus des toits me félicite
pour mes efforts pédestres.

Courriel.
Je trouve à mon retour une demande d'abonnement aux notules et
un couple d'aptonymes en provenance de Suisse, dont un redoutable Martial
Grosfort, professeur d'arts martiaux.
LUNDI.
Courriel. RB me signale que la Haute-Savoie
est plus peuplée en notuliens que je l'avais cru.
Cinéma. Le Promeneur du
Champ-de-Mars (Robert Guédiguian, France, 2004 avec Michel
Bouquet, Jalil Lespert, Philippe Fretun, Anne Cantineau, Sarah Grappin,
Catherine Salviat, Claude Frissung, Philippe Lemercier, Serge Kribus).
Au terme de son second mandat, François Mitterrand accorde une
série d'entretiens à un jeune journaliste.
En se consacrant aux derniers mois de pouvoir de Mitterrand, Guédiguian
tourne, paradoxalement, un film beaucoup moins politique que ses fictions
habituelles. Bien sûr, on assiste ici au discours social de Liévin,
on parle de l'union de la gauche, des rivaux du président mais
cela ne constitue pas le menu principal du propos. Centré sur les
conversations entre Mitterrand et le journaliste (les échappées
sentimentales de celui-ci sont totalement inintéressantes), le
film est avant tout oral, presque bavard. Pourtant, il est passionnant,
parce que ce n'est pas n'importe qui qui parle et parce que le sujet principal
est celui qui prévient tout assoupissement (on ne sait jamais),
celui qui a donné, à mon goût, le meilleur film de
Truffaut (La Chambre verte), la mort. La mort qu'on tente d'apprivoiser,
d'approcher en visitant cryptes et cimetières, la mort qui hante
le visage de Michel Bouquet, saisissant. Ce qui rend inutile la question
de savoir si c'est un film pro ou anti-Mitterrand, fidèle ou non
au personnage, à ses paroles, à son parcours puisque ce
n'est pas le sujet.
MARDI.
Lecture. Le couperet (The
Axe, Donald Westlake, Mysterious Press, Warner Books Inc., New York
1997; Éditions Payot & Rivages pour la traduction française,
coll. Rivages/Thriller; traduit de l'américain par Mona de Pracontal;
252 p, 19,06 €).
On oublie parfois que l'œuvre de Westlake ne se limite pas à la
veine fantaisiste explorée avec la série Dortmunder. Sans
remonter aux polars "hard boiled" qu'il signa du pseudonyme
de Richard Stark à la Série Noire, on trouve aussi chez
lui des romans de pure aventure (Kahawa), une exploration du monde
du journalisme (Moi, mentir ?, Faites-moi confiance), des romans
qui confinent au fantastique (Smoke)... Le couperet témoignait
d'une préoccupation sociale poursuivie dans son roman suivant Le
contrat. On y découvre un homme, licencié de l'usine de
papier où il a été cadre supérieur pendant
vingt-cinq ans, qui tente d'apprendre la vie de chômeur de longue
durée. Stages bidon, entretiens stériles, train de vie réduit,
vie familiale délabrée, Mark Devore connaît tous les
tourments des cols blancs victimes des compressions, dégraissages
et délocalisations économiques. Mark Devore sait qu'il n'a
pas d'avenir, à moins d'innover, de trouver une solution, d'utiliser
la morale du monde de l'entreprise, celle qui consiste à éliminer
la concurrence en suivant le principe que la fin justifie les moyens.
Et Devore se met à éliminer un à un les personnes
susceptibles de convoiter le même poste que lui en cas d'embauche...
Westlake donne ici une peinture extrêmement cruelle et réaliste
de l'Amérique moderne dans le cadre d'un polar époustouflant,
impossible à lâcher une fois entamé. Le lecteur fait
corps avec le héros, tout assassin qu'il soit, épouse ses
motivations, partage ses peurs, comprend et justifie tous ses actes. Un
sommet dans l'œuvre de Westlake, qui n'en est pas avare (c'est même
tellement bien que je me demande si j'ai toujours envie de voir le film
de Costa-Gavras tiré du livre).
MERCREDI.
Emplettes. J'achète un polar
et un guide de l'Auvergne, histoire de préparer nos vacances dans
le Limousin.
Vie au grand air. Première
sortie dans le jardin, premiers coups de bêche, premières
fourches de compost, premiers coups de sécateur. C'est tous les
ans la même chose mais il y a des nouveautés. Ma garde-robe
s'est enrichie, pour ce genre d'exercice, d'une ceinture lombaire des
plus seyantes. Et puis le jardin sonne le creux, les coups de bêche
résonnent dans le vide. Mme P., qui travaillait le jardin voisin
et dont il fut question dans le numéro 60 des notules est morte
cet hiver. On ne verra plus son chapeau de paille, sa silhouette à
l'équerre, on n'entendra plus sa conversation intarissable (même
la tondeuse à gazon ne lui faisait pas peur), son élocution
bizarre auxquelles les filles, un peu effrayées, ne comprenaient
rien.
Courriel. Hervé Moritz envoie
le n° 34 des Cahiers du Laboratoires d'Inventions Scientifique(s)
consacré à la Polychésie de la race allemande. Où
l'on apprend que la la polychésie (de polu, beaucoup et cezeih,
déféquer) est la manifestation d’une suractivité
anormale de la fonction intestinale.
Y., destinataire régulier de mes revues de presse, annonce sa participation
à un débat sur ARTE mardi prochain.
Cinéma. De battre mon cœur
s'est arrêté (Jacques Audiard, France, 2005 avec Romain
Duris, Aure Atika, Emmanuelle Devos, Niels Arestrup, Jonathan Zaccaï,
Linh-Dan Pham, Mélanie Laurent).
Tom est comme son père, un marchand de biens véreux qui
n'hésite pas à recourir aux méthodes les plus viles
pour s'approprier des immeubles entiers. Il retrouve un jour par hasard
l'ancien agent de sa défunte mère qui fut une pianiste renommée.
Tom, qui a déjà tâté du piano, est invité
à passer une audition et se remet à travailler l'instrument.
Par miracle, un jeune loup de l'immobilier se met à rêver
de devenir un concertiste de haute volée : on reconnaît,
au scénario, la patte de Tonino Benacquista, familier des personnages
qui changent brusquement de vie et assez habile pour faire gober ça
sans difficulté. Si le film fonctionne aussi bien qu'un roman dudit
Benacquista, c'est aussi grâce à l'interprétation
d'un Romain Duris méconnaissable, débarrassé de son
image lisse (voir L'Auberge espagnole), instable, fiévreux,
habité, remarquable. Avec lui, Audiard emporte la mise, fait basculer
cette histoire a priori bancale dans un film sombre où c'est la
musique seule qui tient lieu d'éclairage. Un second thème
s'insinue dans l'histoire principale, celui du renversement familial,
du moment où c'est le fils qui doit s'occuper du père, interprété
ici par Niels Arestrup, étonnant et pathétique dans une
composition à la Marlon Brando.
JEUDI.
TV. The Shield (série
américaine de Shawn Ryan, Scott Brazil et James Manos, avec Michael
Chiklis, CCH Pounder, Benito Martinez, Jay Karnes; saison 3, épisodes
6 & 7; diffusé sur Canal + le soir-même).
VENDREDI.
Vie au grand air. Je sème pois
et mange-tout.
TV. Six Feet Under (série
américaine d'Alan Ball avec Peter Krause, Frances Conroy; saison
4, épisode 3, diffusé sur Jimmy le 13 mars 2005).
Toujours décevant. La série fait du surplace.
SAMEDI.
Changement d'adresse. Les notules
découvrent la Grèce.
Vie sociale. Nous sommes conviés
à la croûte chez les G. Je calcule qu'en jouant finement,
je peux attraper la première mi-temps de SAS - Sochaux au stade
de la Colombière et arriver aux agapes à une heure chrétienne.
C'est donc ainsi que je procède. De plus, la chance est avec moi
: alors que je quitte le stade, je tombe sur P qui me tiendra au courant
de l'évolution du score par SMS tout au long de la seconde mi-temps.
J'aurais pu tout aussi bien voir la totalité du match : ce n'est
que vers 22 heures que les G s'avisent qu'il ont oublié d'allumer
le four.
Bon dimanche.
N.B. Le numéro 203 des notules sera livré le lundi 28 mars.
Notules
dominicales de culture domestique n°203 - 28 mars 2005
DIMANCHE.
Printemps. Activités de saison,
jardinage, sortie de vieux présentoirs de la pharmacie et autres
rossignols pour la collecte des objets encombrants.
LUNDI.
TV scolaire. Le Dictateur (The
Great Dictator, Charles Chaplin, E.-U., 1940, avec Charles Chaplin,
Paulette Goddard, Jack Oakie, Reginald Gardiner, Henry Daniell; diffusé
sur ARTE en ?).
La Tomania est passée sous la coupe du dictateur Hynkel qui prévoit
l'invasion du pays voisin, l'Osterlich. Dans le ghetto juif vit un barbier
qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau.
Entre 1931 et 1967, Chaplin, dont la filmographie est jusque là
abondante, ne tourne que sept films. Quatre ans séparent Les
Temps modernes du Dictateur mais la préoccupation est
restée la même : se servir de la comédie pour livrer
une satire de la société et un discours humaniste. La dimension
supplémentaire pour ce film est celle de l'urgence : l'histoire
s'emballe, il faut faire vite, et en plus vaincre les réticences
des studios. Le montage du film épouse cette accélération
de l'histoire, avec une longue exposition qui nous montre le parcours
du barbier à partir de la guerre de 14. Puis, au fur et à
mesure que Hynkel, son sosie, envahit l'écran, la comédie
cède peu à peu la place au tragique, jusqu'au célèbre
morceau final, le discours pacifiste et égalitariste prononcé
par le barbier en lieu et place du dictateur. En fait, la comédie
ne disparaît pas, c'est mieux que ça : Chaplin l'utilise
toujours, mais elle ne fonctionne plus. La visite du dictateur Benzino
Napaloni à son voisin Hynkel est pleine de gags, mais d'une lourdeur
et d'une épaisseur telles qu'ils tombent à plat. C'est la
leçon la plus étonnante du film : volontairement ou non,
Chaplin montre ici son talent bridé, empêché par la
situation historique. Et il faudra attendre sept ans cette fois pour qu'il
refasse un film, Monsieur Verdoux, dans lequel le burlesque s'effacera
pour de bon pour laisser place à l'humour noir.
MARDI.
Courriel. Un message de Laure Adler,
qui me donne du "Cher Philippe" et m'assure que Les mangeurs
de pommes de terre, de Yann Parenthoën, sera rediffusé
sur France Culture, "probablement pendant la grille d'été."
TV 1. Les Damnés (La caduta degli dei,
Luchino Visconti, Italie, 1969 avec Dirk Bogarde, Ingrid Thulin, Helmut
Berger, Renaud Verley, Charlotte Rampling, Florinda Bolkan, Umberto Orsini;
diffusé sur Paris Première en 2002).
1933. Une famille de la grande bourgeoisie industrielle allemande célèbre
l'anniversaire du patriarche. On apprend la nouvelle de l'incendie du
Reichstag. La famille se déchire.
A mon grand regret - et à ma courte honte - je dois dire que je
n'ai pas réussi à entrer dans ce film pourtant réputé.
Dans les histoires de famille, l'exposition est importante : inutile de
lire Les Buddenbrook si on ne pige pas le premier chapitre... Or
ici, la séquence d'ouverture, avec la présentation des personnages,
m'a semblé confuse, et j'en suis rapidement arrivé à
ne plus pouvoir démêler Gunther, Herbert, Joachim, Friedrich,
Martin, Hans (y avait-il un Hans ?), à confondre le père
avec le tonton et le cousin avec le cousin. Dommage, car la suite, les
tensions familiales au rythme de la montée du nazisme, ménage
des moments de beauté glacée impressionnants (le double
suicide final). Le temps malheureusement me manque pour donner une deuxième
chance au film...
TV 2. In nomine
patris. Ce que veulent les mouvements des pères (documentaire
de Myriam Tonelotto & Marcus Hansmann, Allemagne, 2004; diffusé
sur ARTE le soir même dans le cadre d'une soirée thématique
"Quand des pères se vengent").
Quoique je sois, dans certains domaines, un modèle de prévoyance,
ce n'est pas dans le but d'une éventuelle adhésion que j'ai
regardé ce programme sur le divorce, les problèmes de garde
d'enfant et le rôle que veulent se donner les associations de défense
des pères dans ces domaines mais pour voir le débat qui
l'accompagnait, débat auquel participait Yves Lambert, directeur
de l'association SOS
Femmes Accueil. J'ai déjà entendu des notuliens
à la radio, il m'arrive même d'en croiser en chair et en
os mais c'est la première fois que j'avais l'occasion d'en voir
un à la télévision. Événement d'autant
plus important que l'homme fait partie de la notule canal historique :
c'est lui qui a initié le site des notules, qui l'administre et
le met à jour chaque semaine. C'est aussi quelqu'un qui, curieusement,
a eu une vie avant les notules : il y a trente ans, nous partagions nos
premières Gauloises.
MERCREDI.
Sortie. Les filles assistent à
l'Heure du conte à la Bibliothèque municipale.
Vie au grand air. Mise en terre des
épices.
Cinéma. Les Mots bleus
(Alain Corneau, France, 2004 avec Sylvie Testud, Sergi Lopez, Camille
Gauthier, Laurent Pétin, Mar Sodupe, Cédric Chevalme, Isabelle
Petit-Jacques, Prune Lichtle, Cécile Bois).
Anna, six ans, vit avec sa mère, Clara. Sans être muette,
elle n'a jamais prononcé un mot depuis sa naissance. Clara l'inscrit
dans une école pour malentendants. Le directeur, Vincent, s'intéresse
au cas de la jeune fille.
Chaque membre du trio est victime d'un blocage, blocage oral ou blocage
affectif. Quand on a compris que l'issue du film ne peut être que
la constitution d'un triangle familial sur la chanson des Mots bleus
interprétée par Christophe, il reste une bonne heure et
demie à tenir et c'est très long, malgré la bonne
volonté des interprètes. Les scènes répétititives
d'apprentissage, les confessions qui révèlent les origines
de la situation, les vagues péripéties ne parviennent pas
à donner du corps à un film qui en manque cruellement.
JEUDI.
Courrier. J'envoie des coupures à
une vedette de la télévision et un chèque de réservation
à Luxeuil pour une nouvelle tentative d'intrusion dans l'univers
théâtral.
Projet.
Je passe la journée à réfléchir à une
nouvelle manière d'encombrer les boîtes à courriel
de mes contemporains. Depuis que je suis en possession d'un appareil photo
numérique, je mitraille à tout va. Je ne me limite plus
aux cafés fermés, aux publicités peintes ou aux salons
de coiffure dotés d'une enseigne tartignolle : chaque incursion
en ville s'accompagne d'une flopée de clichés de panneaux,
de maisons, de balcons, de rues, de magasins qui finissent par former
une sorte de version iconographique et plurielle de ma Tentative d'épuisement
d'un lieu spinalien. Parallèlement, j'ai constaté que
mon carnet d'adresses comprenait un grand nombre de Spinaliens exilés.
L'idée m'est naturellement venue de les faire profiter de mes photos
sous forme ludique, en envoyant, une fois par semaine, une image d'Épinal
non légendée et en leur demandant où elle avait été
prise, histoire de vérifier la pertinence de la phrase de Jacques
Roubaud "La forme d'une ville change plus vite, hélas, que
le cœur des humains". Ce projet, intitulé Diasporama, est
indépendant des notules, même s'il y a beaucoup de destinataires
communs aux deux envois. S'il intéresse des non Spinaliens, des
Spinaliens actifs, des Spinaliens pratiquants, ceux-ci peuvent bien entendu
s'y greffer et me faire signe.
TV. The Shield (série
américaine de Shawn Ryan, Scott Brazil et James Manos, avec Michael
Chiklis, CCH Pounder, Benito Martinez, Jay Karnes; saison 3, épisodes
8 & 9; diffusé sur Canal + le soir-même).
VENDREDI.
TV. Six Feet Under (série
américaine d'Alan Ball avec Peter Krause, Frances Conroy; saison
4, épisode 4, diffusé sur Jimmy le 20 mars 2005).
Pour redonner un peu de tonus, on réinjecte des personnages issus
des saisons précédentes et on laisse entendre que ce retour
pourrait ne pas concerner que des êtres vivants... Ce n'est pas
encore redevenu passionnant mais on constate un léger frémissement.
SAMEDI.
Courriel. J'envoie le premier numéro
du Diasporama à vingt-cinq anciens Spinaliens en exil et reçois
les premières réponses.
Pentecôte. Habituellement, c'était à cette
date que se réunissait la famille de Caroline. Comme chacun le
sait, M. Raffarin a décidé de faire payer l'impéritie
dont ses services ont fait preuve dans la gestion de la canicule 2003
par la suppression d'un jour férié, en l'occurrence le lundi
de la Pentecôte. La cérémonie annuelle a donc dû
être avancée à Pâques et nous nous retrouvons
en soirée au Rouge Gazon, au-dessus de Saint-Maurice-sur-Moselle
(le fief de Pierre Pelot) ce qui est un net progrès par rapport
à l'an dernier où nous avions dû galoper jusqu'au
Cap Fréhel pour goûter les aménagements spartiates
d'une auberge de jeunesse, une tranche d'âge, c'était l'occasion
de le remarquer, à laquelle je n'appartenais plus. A l'auberge
du Rouge Gazon, le confort ne fait pas défaut, nous bénéficions
d'une chambre où je pourrai à ma guise siester, bouquiner
et travailler. Ce qu'il y a de bien avec ce genre de gargote montagnarde,
c'est qu'on vous y considère forcément comme un figurant
échappé des Grandes gueules, de retour d'une journée
de bûcheronnage et souffrant d'un important déficit calorique
qu'il s'agit de combattre de toute urgence à grand renfort de pièces
fumées, de tourtes fumantes, de jambons à l'os, de patates
au lard et de kugelhof. Comme d'habitude, le fait d'être en présence
de plus d'une dizaine de personnes qui me semblent particulièrement
à l'aise me met dans un état de tension démesuré
et injustifié, à un point tel qu'en une demi-heure je réussis
à me mettre le dos en capilotade sans avoir effectué le
moindre mouvement.
Bonne semaine.
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