Notules dominicales
de culture domestique n°260 - 4 juin 2006 DIMANCHE.
TV. Le Facteur (Il postino,
Michael Radford, Italie/France, 1995 avec Massimo Troisi, Philippe Noiret, Maria
Grazia Cucinotta, Renato Scarpa; DVD). Un jeune homme devient le facteur chargé
du courrier que reçoit le poète Pablo Neruda, en exil sur une île
italienne. Neruda, déchu de ses charges diplomatiques à la suite
de son engagement communiste à la fin des années 40, fut forcé
à s'exiler. Une partie de cet exil eut le sud de l'Italie pour cadre et
Antonio Skarmeta broda sur cet épisode un roman dont ce film est l'adaptation.
C'est une belle histoire d'admiration, puis d'amitié, une leçon
de poésie et une réflexion sur la fidélité : une fois
de retour au pays, c'est par l'intermédiaire de son secrétaire que
Neruda correspond avec le facteur resté sur son île. Le cadre enchanteur,
la simplicité des personnages, la fin mélodramatique dans la fiction
(le facteur est tué au cours d'une manifestation) et dans la réalité
(Massimo Troisi, son interprète, est mort au lendemain du tournage) ont
fait de ce film un succès tout à fait mérité.
"Et ce fut à cet âge... La poésie vint me chercher.
Je ne sais pas, je ne sais d'où elle surgit, de l'hiver ou du fleuve. Je
ne sais ni comment ni quand, non, ce n'étaient pas des voix, ce n'étaient
pas des mots, ni le silence : d'une rue elle me hélait, des branches
de la nuit, soudain parmi les autres, parmi des feux violents ou dans
le retour solitaire, sans visage elle était là et me touchait." Pablo
Neruda, Mémorial de l'île noire LUNDI.
TV. Le Souffleur (Guillaume Pixie,
France, 2005 avec Guillaume Pixie, Frédéric Diefenthal, Linda Hardy,
Elodie Navarre; diffusé sur Canal + en mai 2006). Félix perd
son emploi de souffleur au théâtre et éprouve des difficultés
à sortir de son trou. Guillaume Pixie est un nouveau-venu qui débarque
avec une idée, une situation, celle d'un jeune homme qui, à force
de souffler des répliques aux autres, se révèle incapable
de trouver ses propres mots quand il se lance dans la vraie vie. Il en tire un
petit film assez enlevé et plaisant avec quelques passages burlesques et
absurdes de bon aloi. C'est un peu plus rapide à digérer que les
six mille pages et plus du Journal littéraire de Léautaud,
fils du souffleur de la Comédie-Française. MARDI.
TV scolaire. Docteur Jekyll et Mister Hyde
(Dr. Jekyll and Mr. Hyde, Rouben Mamoulian, E.-U., 1931 avec Fredric March,
Miriam Hopkins, Rose Hobart; DVD Warner Bros.) Docteur Jekyll et Mister
Hyde (Dr. Jekyll and Mr. Hyde, Victor Fleming, E.U., 1941 avec Spencer
Tracy, Ingrid Bergman, Lana Turner, même support). L'étude comparative
entre le roman de Stevenson et ces deux adaptations cinématographiques
(auxquelles j'aurais volontiers ajouté, si j'avais pu en disposer, Le
Testament du docteur Cordelier de Jean Renoir) donne lieu à de belles
surprises. La plus importante, c'est que les deux films sont absolument identiques
sur le plan du scénario : mêmes ajouts, même progression narrative,
même découpage. Victor Fleming a repris à la lettre le travail
des scénaristes de la première version... sans les créditer
au générique ! Ce travail a d'abord consisté à étoffer
l'histoire de départ plutôt brève et, on l'a vu à sa
lecture, assez peu spectaculaire. Aux couples déjà existants, Jekyll
et Hyde, la victime jeune et la victime âgée, le docteur Jekyll,
tenant d'une médecine audacieuse, et le docteur Lanyon, partisan d'une
médecine traditionnelle, on a donc adjoint un couple féminin constitué
d'une part de la fiancée de Jekyll et d'autre part d'une fille des rues
entretenue par Hyde. Il est difficile de départager les deux films : la
version de Fleming est un modèle de travail de grand studio (MGM) avec
son trio de vedettes et surtout ses seconds rôles très soignés
mais apparaît un peu figée malgré ses échappées
oniriques. La première adaptation est plus audacieuse, plus freudienne,
présentant le monstre comme une déformation des pulsions sexuelles
du bon docteur Jekyll mais la composition de Fredric March, nettement simiesque
en Hyde, est un peu datée. TV. Le
Triporteur (Jack Pinoteau, France, 1957 avec Darry Cowl, Béatrice Altariba,
Pierre Mondy, Roger Carel; diffusé en mai sur CinéClassics).
Antoine Peyralout, jeune commis de boulangerie, plaque tout pour se rendre, sur
son véhicule de fonction, à la finale de la coupe de France de football.
Le Triporteur est un exemplaire unique du road movie sur trois roues. Rien n'a
changé depuis Homère : le moteur du road movie est constitué
par les rencontres qui se font au long du chemin. Celles que fait Antoine au début
de son périple constituent le meilleur du film. Arrêté par
un gendarme (Pierre Mondy) et recueilli par un cultivateur (Roger Carel), Darry
Cowl fabrique en deux séquences les deux facettes du personnage qui lui
collera à la peau pendant toute sa carrière, le bafouilleur et le
gaffeur. C'est un régal de le voir rendre Mondy complètement chèvre
et transformer la ferme de Carel en champ de ruines. La rencontre suivante est
féminine, Antoine s'applique à conquérir la belle Popeline
et à l'enlever à ses prétendants prétentieux (Jean-Claude
Brialy en tête). C'est la marque du déclin du film qui petit à
petit, perd son rythme, se dégonfle pour finir en eau de boudin au cours
de la séquence sportive. Mais la première demi-heure est à
voir et à revoir. MERCREDI. Emplettes.
J'avais commandé un livre sur la mémoire. La libraire ne se rappelle
plus où elle l'a rangé. Histoires
littéraires. J'envoie à Jean-Jacques Lefrère mes
textes pour le numéro de septembre, soigneusement polis au cours des interminables
conseils de classe de ces deux derniers jours. TV.
Football. France - Danemark 2 - 0. On s'occupe comme on peut, en attendant
le mois d'août et la reprise du championnat amateur, avec des compétitions
subalternes et sans intérêt comme cette Coupe du monde que l'équipe
de France, qui ressemble de plus en plus à l'armée Brancaleone,
est censée préparer avec cette rencontre. Courriel.
Mon amateur de Montagne magique me donne rendez-vous pour me restituer
mes cassettes. L'homme est naturellement bon, comment ai-je pu en douter ?
JEUDI. TV. Les Soprano (série
américaine de David Chase, 2000, avec James Gandolfini, Edie Falco, Lorraine
Bracco; saison 2, épisodes 11 et 12, diffusés samedi sur France
4). VENDREDI. Vie professionnelle.
Apprentissage du stoïcisme : écouter sans broncher, en conseil d'enseignement,
les lamentations d'un coureur d'heures supplémentaires se plaignant d'être
accablé de travail. Cinéma. Comme
t'y es belle (Lisa Azuelos, France, 2006 avec Michèle Laroque, Aure
Atika, Valérie Benguigui, Géraldine Nakache, Francis Huster, Alexandre
Astier, Thierry Neuvic, David Kammenos, Marthe Villalonga, Dora Doll, Macha Béranger,
David Elmaleh). Si l'on se souvient du très oubliable Coeur des
hommes (Marc Esposito, 2003), il suffit de dire que ce film en est le pendant
féminin, en pire. Un film de filles d'âge mûr ou mûrissant,
juives séfarades (la promotion insiste sur ce marquage communautaire qui
ne sert à rien sinon à donner à Marthe Villalonga son cent
trentième rôle de mère juive envahissante), un quatuor de
pintades qui passent leur temps à conduire des 4 fois 4 de dame en causant
dans des téléphones de poche munis de longs câbles (je ne
sais comment ça s'appelle, c'est une sorte de sans fil avec fil) pour se
donner rendez-vous dans des salons de beauté, des salles de gymnastique
ou des boîtes de nuit, qui s'échangent leurs bonniches et leurs gardes
d'enfants, connaissent Pascal Obispo par coeur et n'ont qu'une phrase à
dire lorsqu'elles se rencontrent : "T'as rencontré quelqu'un"
énoncée sur le mode exclamatif ou interrogatif selon la situation.
On ne parle pas des hommes, ils mangent des pizzas et boivent des bières
en regardant le football à la télévision, en plus ce sont
des supporters du PSG, tout est dit. Bref, sous la caméra de Lisa Azuelos
(ex-Lisa Alessandrin, on se rappelle un Patrick Alessandrin auteur d'un 15
août de la même farine, ce doit être de famille), la caricature
devient la norme. C'est dommage parce que tout n'est pas à jeter : il y
a deux belles scènes dans lesquelles Aure Atika montre pour la première
fois qu'elle est une actrice. Lu depuis dans Télérama : "Au
finale [sic], Comme t'y es belle ! dresse un tableau juste de la délicate
position de la femme du XXIe siècle, entre la dictature de la séduction
[...] et un légitime désir d'émancipation." Pauvre femme.
SAMEDI. TV. Les Soprano
(série américaine de David Chase, 2000/2001, avec James Gandolfini,
Edie Falco, Lorraine Bracco; saison 2, épisode 13, saison 3, épisode
1, diffusés le soir même sur France 4). La boucle est bouclée.
Nous retrouvons, avec l'entame de cette troisième saison, l'endroit où
nous avions pris la série en route il y a trois ans. Ça permettra
de voir si les bonnes séries, comme les bons films, supportent la répétition.
Pour ce qui est de ce premier épisode, la réponse est oui.
Bon dimanche. Notules
dominicales de culture domestique n°261 - 11 juin 2006 DIMANCHE.
Vie familiale. Nous nous emmeusons pour la
journée à l'occasion du baptême de Rémi, neveu, près
de Commercy. TV. Old Boy (Park
Chan-wook, Corée du Sud, 2003 avec Choi Min-sik, Yu Ji-tae; diffusé
sur Canal + en mai 2006). Un homme est enlevé et séquestré
dans une pièce pendant quinze ans sans raison. Le jour où on le
libère, son désir de vengeance est contrarié par les mystérieux
ravisseurs qui continuent à épier le moindre de ses gestes.
J'ai ici la confirmation, s'il en était besoin, du fait que mon entendement
n'est pas calibré pour le cinéma asiatique. Pourtant, à la
lecture du résumé, je m'étais dit que sur ce scénario
somme toute classique, j'avais des chances de trouver des points d'ancrage, des
stéréotypes pourquoi pas, à même de me rassurer, de
me guider mais rien n'y fait. Le réalisateur multiplie à l'envi
les méandres, les mélanges d'époques et de personnages, et
me laisse, malgré l'indéniable qualité de sa mise en scène,
totalement impuissant, démuni et perplexe. LUNDI. Vie
horticole. Lundi de Pentecôte, où l'on est censé
travailler pour des haricots. Je me contente d'en planter. TV.
Malabar Princess (Gilles Legrand, France, 2004 avec Jacques Villeret, Jules
Angelo Bigarnet, Michèle Laroque, Claude Brasseur; diffusé ce mois
sur CinéCinéma Premier). Un jeune garçon, hanté
par le souvenir de sa mère disparue dans un glacier, part vivre à
la montagne chez son grand-père. Après Michel Serrault dans
Une hirondelle a fait le printemps, c'est au tour de Villeret d'enfiler
le velours côtelé, la chemise à carreaux et les bretelles
du papy bougon des alpages. On lui a adjoint un môme, histoire de reproduire
le schéma du Vieil homme et l'enfant, une histoire d'apprivoisement
réciproque sur fond de lourd secret familial. C'est un film gentil, peuplé
de beaux paysages, de bons sentiments et de personnages emblématiques (l'institutrice
dynamique et le gendarme au grand coeur, garants d'une république attentionnée)
qui sait rester dans les limites du supportable et du regardable grâce à
une retenue louable dans l'épanchement des sensibilités et à
la qualité de l'interprétation. On y retrouve avec plaisir Georges
Claisse dans son élément si l'on se souvient qu'il fut la vedette
de Mort d'un guide de Jacques Ertaud en 1975. Un grand bravo au concepteur
du générique final qui fait défiler les noms des participants
en lettres blanches sur fond de cimes enneigées. Courriel.
La montagne, toujours, magique cette fois. Mon amateur de Thomas Mann
m'envoie un échantillon d'enregistrement transposé du support magnétique
d'origine au support numérique. Le résultat est concluant. Si seulement
j'étais capable de faire ça... MARDI. Lecture.
Viridis Candela (Carnets trimestriels du Collège de 'Pataphysique
n° 20, 15 juin 2005; 112 p., 15 €). Un numéro entièrement
consacré à Jean-Hugues Sainmont, "le premier moteur du Collège,
au côté du Docteur Sandomir", et donc digne d'intérêt
pour ceux qui veulent en savoir plus sur l'histoire de l'institution, une histoire
plutôt mouvementée au vu des articles et des extraits de la correspondance
de Sainmont ici présentés. TV.
Mean Creek (Jacob Aaron Estes, E.-U., 2004 avec Rory Culkin, Ryan Kelley,
Scott Mechlowicz, Josh Peck; diffusé sur Canal + en mai 2006). Le souffre-douleur
du caïd de l'école décide de se venger et, avec l'aide de ses
aînés, entraîne le butor dans une expédition punitive
sur une rivière. Encore de beaux paysages, ceux de l'Oregon en l'occurrence,
qui servent de cadre à une expédition adolescente qui tourne mal.
On pense parfois à Délivrance à cause du bateau, parfois
à Stand By Me mais la plupart du temps on pense à autre chose
parce qu'on s'ennuie. Le réalisateur, pour donner du corps à une
histoire somme toute assez mince, multiplie les longs plans dignes d'une conférence
des Amis de la nature, étire les dialogues creux et ne parvient même
pas à donner à son film une fin convaincante. MERCREDI.
Emplettes. Je récupère des tirages
papier chez le photographe, achète des billets de train, des places pour
un gala de danse auquel les filles doivent prendre part, des plants à repiquer,
de la poésie dada, une limace et un grimpant. Vie
musicale. En soirée, la maison s'emplit des cris de goret d'Alice,
rentrée passablement écorchée d'une cérémonie
anniversaire chez un condisciple. Ensuite, on joue à chat perché
: un greffier s'est introduit on ne sait comment dans le logis et, terrorisé
par la chasse qu'on lui fait, s'est réfugié non pas sur, sous ou
derrière mais dans le piano, transformant celui-ci en instrument à
cordes griffées. TV. Football.
France - Chine 3 - 1. Les Bleus se tapent la Chine, sous la houlette râpée
d'un Zizou sans tifs. Commentaire éclairé de Luis Fernandez,
promu au grade de consultant : "Les Coréens défendent à
onze." JEUDI. Courrier.
Arrivée d'un disque de Bright Eyes et du Bulletin de l'Association
Georges Perec, n° 48, le cinquième concocté par mes soins.
Courriel. L'Invent'Hair part à
l'assaut des Pays-Bas avec un "Caracthair" saisi par DC à Valkenburg.
Lecture. Winterkill (C.J. Box,
G.P. Putnam's Sons, 2003; Editions du Seuil, coll. Policiers, 2005 pour la traduction
française; traduit de l'américain par Anick Hausman; 316 p., 20 €).
Le garde-chasse Joe Pickett est le témoin de deux agressions violentes
commises contre des membres du gouvernement fédéral. On arrête
rapidement un marginal qui fait un coupable idéal. Mais Pickett est persuadé
que l'homme est innocent. C.J. Box n'est pas ce qu'on peut appeler un écrivain
de grand style. Les clichés, quand ce ne sont pas des perles pures, pullulent
sous sa plume ("Les yeux de McLanahan ressemblaient à deux flaques
d'eau putride"), les personnages, dès leur première apparition,
sont décrits de façon à ce que l'on puisse de suite les ranger
du côté des bons ou des méchants (c'est facile, ces derniers
ont la mine patibulaire et, la plupart du temps, une cigarette à la main
ou au bec), les scènes de vie familiale chez les Pickett sont d'une mièvrerie
que ne désavouerait pas Mary Higgins Clark. Pourtant, il écrit de
bons polars parce qu'il tient un bon personnage, ce Pickett un peu emprunté,
un peu naïf qui sait se surpasser quand il le faut, et parce qu'il sait le
plonger dans des aventures bien menées, bien rythmées, souvent passionnantes.
Celle-ci, la troisième de la série, se déroule dans un Wyoming
balayé par une tempête de neige, le cadre habituel donc mais sous
un jour inattendu qui, par les difficultés de déplacement et de
communication qu'il crée, ajoute à l'intérêt de la
chose. Un côté crispant : la manie de donner le nom des marques des
objets utilisés par les personnages. Pour les armes à feu on a l'habitude
des Colt et autres Winchester, mais le couteau Buck, les bottes Sorel ou Wellington,
les gants Watson et les ceinturons Sam Browne donnent à la chose un côté
catalogue Camif indésirable. SAMEDI. Vie
littéraire. A neuf heures, je prends la route direction Jaligny
(Allier) où se déroulent les Journées littéraires
du Bourbonnais. Je tiens à croûter à l'Escale, au Donjon,
sur la place que j'ai découverte l'an dernier et qui, bistrot, parasols,
église, monuments aux morts, tient de la France quintessentielle : la plus
belle place de France mais comme je suis le seul à être de cet avis,
on ne s'y bouscule pas. A l'entrée du bourg, un restaurant annonce toujours
son premier menu à 45 francs. Jambon, saucisson, steak frites et je pars
à l'aventure sur les chemins de campagne. Je finis par trouver ce que je
cherche : un écart de chemin, l'ombre d'un grand chêne, une herbe
encore verte. Je sors une couverture de l'auto, me confectionne un oreiller de
fortune et m'installe pour siester. Un petit courant d'air, les vaches qui mâchent
de l'autre côté de la clôture, des oiseaux qui piaillent, plus
loin une poule à qui l'on fait subir, semble-t-il, les derniers outrages,
plus loin encre le ronron d'un tracteur : juste avant de m'endormir, j'ai le sentiment
de toucher à la félicité absolue. A Jaligny, la manifestation
a malheureusement délaissé la grande halle du marché pour
un centre socio-cul sans âme et bientôt surchauffé. Le contenu
est le même toutefois : ce mélange bonhomme de libraires, d'éditeurs
régionaux, d'auteurs qui ne le sont pas moins, et de ce qui gravite encore
autour de René Fallet. D'emblée, je me fais mettre le grappin dessus
par une harengère qui veut absolument me vendre son chef-d'oeuvre (Une
curiste de Vichy au XXIe siècle) sous prétexte que le roi du
Maroc lui en a commandé cent exemplaires. Elle doit me prendre pour le
sultan des gogos. J'achète à un libraire d'occasion la première
édition de La Vie mode d'emploi repérée l'an dernier
et qui n'a tenté personne entre-temps. J'ai maintenant six exemplaires
du roman, je crois que je vais m'arrêter là. Je fais signer à
Michel Lécureur l'album Pléiade qu'il a consacré à
Marcel Aymé, à Thomas Paris, que ça a vraiment l'air d'enquiquiner,
son roman Pissenlits et petits oignons sélectionné pour le
prix, offre à Agathe Fallet, qui n'a pas l'air trop mécontente des
articles que j'ai écrits sur son défunt, mon bloc de correspondance
Picabia et évite soigneusement Jeanne C., une Spinalienne qui écrit
des livres dont je n'ai jamais lu une ligne mais qui reste à jamais dans
ma mémoire pour l'art avec lequel elle s'ingéniait, il y a trente
ans, à pourrir nos vacances provençales avec son mari qui était
alors le patron de mon père. Arrive l'heure du Prix René-Fallet,
je vote pour La théorie des nuages de Stéphane Audeguy, nettement
au-dessus du lot à mon gré avec une écriture vraiment personnelle
et des personnages dignes de figurer justement dans La Vie mode d'emploi.
Comme d'habitude, c'est un autre livre qui s'impose, L'intérieur de
la nuit de Léonora Miano (Plon), confirmant le goût du jury pour
un certain exotisme vers lequel je ne me sens pas du tout attiré. Je
ne m'attarde pas, on m'attend à Besançon pour le deuxième
sacrement de la semaine. Je reprends la route, profite d'une halte autoroutière
pour quitter mon tout-venant vestimentaire et enfiler des nippes d'apparat, et
je retrouve Caroline à l'heure et à l'endroit prévus, aux
noces de sa cousine Hélène. Les festivités apéritives
sont presque terminées, ce qui me permet de passer relativement inaperçu,
on s'installe pour banqueter, à minuit on y est encore et l'ennui ne m'a
pas encore gagné. Pas tout à fait, disons. Bonne semaine. Notules
dominicales de culture domestique n°262 - 18 juin 2006 DIMANCHE.
Vie familiale (suite). Suite de la noce, aussi,
que nous ne parviendrons à quitter qu'après quatre heures du matin
pour aller nous glisser dans les toiles d'un cube à sommeil bisontin. Au
retour, je laisse passer un salon de coiffure, deux bars clos et plusieurs publicités
peintes autour de Vesoul : la fatigue a tué en moi l'instinct du chasseur.
La perte sera compensée par quelques photos de salons nancéiens
mises en ligne par FB. Nous récupérons les filles chez mes parents
où nous croûtons en soirée. Retour at home, je trouve
au courrier l'article "Perec et Proust : le travail de la mémoire",
écrit et envoyé par DC. Courriel.
Echange avec un notulien en quête de matériel pour nourrir un projet
de revue. LUNDI. Courriel.
Une demande d'abonnement aux notules. AN envoie des conseils techniques pour
l'enregistrement numérique. MARDI. TV
scolaire. Faust (Faust. Eine deutsche Volkssage;
Friedrich Wilhelm Murnau, Allemagne, 1926 avec Gösta Ekman, Emil Jannings,
Camilla Horn; DVD Le cinéma du Monde, Série 6). Au moment où
Murnau réalise son Faust, on compte déjà une bonne demi-douzaine
de versions filmées du mythe, dont celle de Méliès. Dans
cette profusion, c'est cette version qui est restée dans les mémoires
par sa richesse plastique. C'est une excellente illustration du cinéma
expressionniste allemand de l'époque avec ses jeux sur l'ombre et la lumière
particulièrement bien adaptés à cette histoire, sa vision
déformée de la réalité, sa grandiloquence. Cette dernière
fait que certains passages ont mal vieilli, il reste cependant de magnifiques
moments comme la scène finale du bûcher. La distribution donne lieu
à quelques surprises, comme la présence d'Yvette Guilbert et celle
de William Dieterle, promis à une belle carrière de réalisateur
à Hollywood. TV. Football.
France - Suisse 0 - 0. C'est le premier match de la Coupe du monde que je regarde
en intégralité. On ne peut pas dire que l'effort soit récompensé.
Je n'ai fait jusqu'alors qu'attraper quelques images par ci par là, sans
parvenir à m'intéresser aux débats. L'atmosphère,
ou ce qu'on en perçoit, n'incite pas à la ferveur : les micros d'ambiance
ont l'air d'être installés à trente kilomètres des
stades, ne laissant passer qu'un vague brouhaha et le son continu de quelques
trompinettes assourdies, comme pour illustrer Apollinaire "Et l'unique cordeau
des trompettes marines..." MERCREDI. Emplettes.
Je prépare le séjour estival du côté de Guéret
en achetant le volume Chaminadour de Jouhandeau. Courrier.
Arrivée d'un aptonyme en provenance de Nancy (Jean-Marc Pain, boulanger
qui tenait auparavant fournil à Lunéville) et, pour l'Invent'Hair,
d'un beau banc de merlans catalans aussitôt baptisés catamerlans
par l'infatigable MGM. Je ventile quelques exemplaires du dernier Bulletin Perec.
Vie au grand air. Je termine la phase
de bêchage au grand soulagement de mon dos qui n'a pas de mots pour me remercier,
procède aux derniers replants (tomates, piment) et semis (betteraves, navets).
Premier barbecue de la saison, croûte au jardin, foin de la télévision,
des films, du football, du cinéma, des notules, juste flâner et se
laisser gagner par la fraîcheur du soir pour en arriver à cette conclusion
ontologique : l'homme est fait pour vivre en short. JEUDI.
Obituaire. "Je me souviens que Johnny
Halliday est passé en vedette américaine à Bobino avant Raymond
Devos (je crois même avoir dit quelque chose du genre de "si ce type
fait une carrière, je veux bien être pendu..." (Georges Perec,
Je me souviens, Jms n° 181). TV.
Est-ce bien raisonnable ? (Georges Lautner, France, 1981 avec Gérard
Lanvin, Miou-Miou, Michel Galabru, Henri Guybet). Un voyou évadé
du Palais de Justice est pris pour un juge d'instruction par une journaliste.
Celle-ci lui demande son aide pour éclaircir un mystérieux assassinat.
Après Pas de problème (1974), la carrière de Georges
Lautner s'est peu à peu enfoncée dans une banalité totale,
que ce soit dans le domaine de la comédie ou du polar. Ce film essaie de
conjuguer les deux, ce que Lautner a souvent fait avec bonheur, mais ça
ne marche plus, malgré la complicité d'Audiard une fois de plus
commis aux dialogues, et ce n'est pas la présence d'un truand nommé
Volfoni qui suffit à ressusciter la verve des Tontons flingueurs.
Tout juste peut-on signaler le début de carrière de Lanvin qui semblait
alors en passe de devenir une sorte de successeur de Belmondo. VENDREDI.
Voyage. Je gagne Paris par le 19 heures 34.
Assis à deux places de moi, Gérard Longuet, ancien président
du Conseil Régional de Lorraine et ministricule de quelques gouvernements.
Son étoile a bien pâli à la suite de ses ennuis judiciaires,
à tel point que si je me levais pour m'écrier "C'est Longuet",
on croirait que je parle du voyage. Lecture.
Les romans à clefs (Troisième colloque des Invalides, 3 décembre
1999; Du Lérot, 2000, coll. En marge; 160 p., 150 F). Un roman à
clefs est un livre dans lequel l'auteur dissimule des êtres réels
sous les masques de ses personnages. Le genre est immémorial, on sait par
exemple que les Caractères de La Bruyère pouvaient, à
l'époque, être parfaitement identifiés, mais semble avoir
connu une sorte d'apogée à la fin du XIXe siècle. Le roman
à clefs ne répond pas toujours à des desseins très
nobles : il est un moyen commode, pour un auteur, de régler ses comptes
avec tel ou tel de ses contemporains en l'attaquant, en le dénonçant,
en le ridiculisant. Aussi la valeur littéraire de ces ouvrages n'est pas
toujours très élevée : comme le remarque Jean-Didier Wagneur,
"s'ils n'étaient pas à clefs, personne ne les ouvrirait plus
aujourd'hui." Certains romans de cette époque dorée sont restés
célèbres, comme Elle et Lui où George Sand fait le
récit de ses amours avec Musset (et qui fut immédiatement suivi
de Lui et Elle de Paul de Musset et de Lui de Louise Colet dans
lesquels les auteurs présentaient leur propre version des faits), d'autres
sont totalement oubliés mais les intervenants de ce colloque les ont dénichés,
lus, étudiés, décryptés pour y trouver les célébrités
cachées. A la lumière de leurs contributions, on s'aperçoit
que le roman à clefs de cette fin XIXe concernait absolument tout le monde
: tous les écrivains de l'époque, célèbres ou non,
apparaissent dans un roman à clefs. On peut ainsi suivre à la trace,
les avatars littéraires de l'un ou de l'autre, comme le fait Claude Zissmann
avec Baudelaire. Le roman à clefs est une denrée périssable,
son intérêt s'affadit avec le temps mais le genre est toujours pratiqué.comme
le démontrent les derniers articles de ce recueil consacrés à
Queneau, Barthes, Sollers, René Reouven et Christine Deviers-Joncour.
A sortir du lot l'excellente intervention de Valérie Dupuy intitulée
"Bergotte et sa clef" qui étudie la question des cryptonymes
chez Proust. La question "Qui est qui dans La Recherche" a donné
lieu à quantité d'enquêtes et d'études. Est-ce bien
nécessaire ? Pas pour Valérie Dupuy pour qui "dénier
à La Recherche le statut de roman à clefs, c'est sauvegarder en
même temps son statut de grande oeuvre littéraire, lisible de façon
autonome par rapport à son contexte d'écriture." C'est exactement
ce que dit Proust quand on lui demande les clefs de ses personnages ("Il
n'y a pas de clefs pour les personnages de ce livre; ou bien il y en a huit ou
dix pour un seul") et c'est exactement ce en quoi il s'oppose à Sainte-Beuve.
En fait, conclut Valérie Dupuy, "si la clef existe, elle ne constitue
pas une condition à la lecture du roman, mais un outil d'élaboration
dans le processus d'écriture. Elle n'existe qu'en amont du roman, bien
plus qu'en aval; elle est une cause, et non un effet recherché pour le
lecteur." SAMEDI. Vie
parisienne. Je passe de ma chambre d'hôtel à celles de
l'hôtel Crystal, décrites par Olivier Rolin. C'est la dernière
séance du séminaire Perec et Isabelle Dangy est venue parler de
la relation Perec - Rolin, une relation pleinement revendiquée par celui-ci,
à la différence de Jean Echenoz chez qui, au cours d'une séance
précédente, la même Isabelle Dangy avait cru reconnaître
une forme d'héritage perecquien. Olivier Rolin ne cache pas son attachement
pour son aîné et pour son oeuvre qui ne sont pas étrangers
à son envie d'écrire, apprécie chez lui la dimension ludique,
le mélange de farce et d'érudition, l'encryptage de l'intime même
s'il manifeste par ailleurs peu de goût pour les contraintes formelles.
Isabelle Dangy étudie les traces de Perec dans deux livres d'Olivier Rolin,
L'invention du monde et Suite à l'hôtel Crystal :
les multiples allusions, les reprises de personnages, les jeux de mots, la réécriture
de l'affaire de Chaumont-Porcien, les implicitations présents dans le premier
et la parenté du second avec le projet de Perec intitulé Lieux
ou j'ai dormi et avec l'aspect descriptif et énumératif de La
Vie mode d'emploi sont, il est vrai, plus que convaincants. Pendant
ce temps, à Epinal. Si, j'ai encore des souvenirs d'école,
je n'aurai bientôt plus de traces des lieux qui les ont abrités.
A l'automne dernier, c'est l'école maternelle du Château, en haut
de la rue Saint-Michel, celle où j'ai fait mes premiers pas en voiture
à pédales, qui a fermé. 
Baisse
des effectifs, restructuration de la carte scolaire, protestation des parents,
on connaît la chanson... Le maire Michel Heinrich y est allé de son
couplet contrit et de ses larmes de crocodile sur la rigueur du budget de l'Education
nationale, budget à l'époque voté sans sourciller par le
député Heinrich Michel. J'ai suivi ensuite le cours préparatoire
dans un préfabriqué qui, bien sûr, n'était pas destiné
à survivre mais à faire patienter en attendant la construction de
l'école Champy que j'ai intégrée l'année suivante.
C'était très exactement le Groupe scolaire Christian-Champy, mais
c'était plus simplement l'école de la ZUP, le quartier neuf où
j'ai grandi. Ces trois lettres n'avaient encore rien d'infâmant, on accédait
à la ZUP en grimpant la côte de la ZUP, on prenait le car de la ZUP,
on jouait au foot sur le terrain de foot de la ZUP, on allait à la messe
à l'église de la ZUP, j'achetais les Gauloises de mon père
au tabac de la ZUP parce que j'étais un gosse de la ZUP. C'était
l'époque où un garde-champêtre à mobylette suffisait
à faire la loi dans le quartier, avant que l'étiquette "gosse
de la ZUP" ne soit remplacée par celles de voyou, sauvageon ou racaille
selon l'époque et le ministre, avant que ma soeur, dernière de la
lignée, ne soit l'unique visage pâle sur ses photos de classe. Aujourd'hui,
on ne dit plus ZUP, on dit Plateau de la Justice (le nom d'origine). Le Plateau
de la Justice est en pleine restructuration, on va agrandir l'hôpital, déplacer
des commerces, on détruit des immeubles (les fameux "blocs de la ZUP")
et on ferme l'école, avant de la démolir cet été.
Ce matin, les anciens de l'école Christian-Champy étaient conviés
à une sorte de cérémonie du souvenir, une dernière
visite des lieux, une dernière rencontre dix, vingt, ou trente ans après.
Je n'en suis pas, je suis à Paris. J'en ai d'abord eu du regret, quand
j'ai entendu parler de cette initiative due à des instituteurs du quartier,
d'anciens gosses de la ZUP, des copains. Et puis l'affaire a pris un tour officiel,
est passée sous la coupe d'un conseiller pédagogique (revoir le
conseiller pédagogique dans Le Maître d'école de Claude
Zidi, celui qui bâfre ses nouilles sous une pluie de petits suisses à
la cantine) qui a convoqué le diable et son train pour célébrer
l'événement (discours du maire, de l'inspecteur d'académie),
et a cessé de m'intéresser. Je suis bien content d'être à
Paris. Content surtout parce que personne ne peut voir que je suis un peu triste. 
Vie
parisienne. J'attrape la fin de Portugal - Iran dans un rade du boulevard
de Clichy et m'engage cité Véron, non pour y rechercher les ombres
de Boris Vian et de Prévert mais pour assister à la fête de
remue.net, collectif littéraire
qui s'enorgueillit de la présence de quelques notuliens. Je commence par
saluer François Bon qui me dit "Bonjour, bienvenue" et file discuter
avec d'autres personnes. Bien sûr, je ne me prends pas pour le centre du
monde mais je me demande pourquoi il m'avait reproché, cet hiver, de ne
pas m'être fait reconnaître auprès de lui lors de sa lecture
Duchamp à Beaubourg... Tant pis, je suis assis à côté
de Denis Montebello et comme c'est la journée des révélations
(déjà ce matin, à Jussieu, j'ai dévoilé mon
identité à Jean-Pierre Salgas, notulo-perecquien) je lui dis qui
je suis. C'est que Denis Montebello est spinalien, il a grandi à deux rues
de chez moi, c'est un gosse de la ZUP devenu écrivain du côté
de La Rochelle, comme quoi ils n'ont pas tous mal tourné... Nous échangeons
des souvenirs du stade Saint-Michel, de l'école Champy, parlons de son
père qui fut journaliste sportif à La Liberté de l'Est. Là-dessus,
François Bon me rattrape : il n'a pas compris mon nom tout à l'heure,
m'a pris pour un Philippe quelconque (je suis un Philippe quelconque, d'accord,
ce n'est pas ce que je veux dire, en fait j'ai dû bredouiller mon nom de
façon incompréhensible, dire quelque chose qui ressemblait plus
à Philippe Tartempion qu'à Philippe Didion) mais cette fois, ça
y est, nous pouvons mettre des visages sur nos adresses Internet avant que la
soirée ne commence. Celle-ci consiste en une série de lectures qui
sont pour moi autant de découvertes, en fait je ne connais personne à
part Montebello. D'ailleurs je n'adhère pas à tout, c'est normal,
mais je suis impressionné par la lecture de Pas un tombeau par son
auteur, Bernard Bretonnière, un texte drôle, fort, drôlement
fort sur son père, médecin, qui achète un fusil pour pouvoir
dégommer les croix vertes des pharmacies (!) Je profite d'une pause pour
parfaire mon coming out auprès de Thierry Beinstingel, écrivain
de Haute-Marne à qui je dois d'avoir été en quelque sorte
introduit dans ce milieu et avec qui je parle de Fallet, de Bergounioux et nos
chantiers respectifs. Je quitte les lieux vaincu par la chaleur et la fatigue
mais content d'avoir oublié ma timidité pour entrer dans le jeu
de cette soirée de rencontres et d'échanges. Bonne semaine. Notules
dominicales de culture domestique n°263 - 25 juin 2006 DIMANCHE.
Vie parisienne (suite). Je récupère
au Louvre mes enregistrements de La Montagne magique et parcours la salle
23, aile Richelieu, deuxième étage, consacrée à Teniers.
Ses Intérieurs de tabagie ne donnnent pas envie de persévérer
dans la consommation de cigarettes. Je constate qu'il est d'ailleurs de plus en
plus ardu de conserver l'intégrité de son patrimoine tabagique dans
les couloirs du métro : en une matinée, je dois subir les sollicitations
de cinq tapeurs, pas moins. J'ai beau avoir un bon fond, je ne peux satisfaire
tout le monde et je songe à faire comme FD, me remettre aux Gitanes sans
filtre qui ont un effet dissuasif sur les gosiers des nouvelles générations.
Je fais un tour place Saint-Sulpice où auteurs et éditeurs du Marché
de la Poésie s'apprêtent à rôtir pour la journée.
Vie ferroviaire. Je rentre at home
par le 13 heures 44. Je scrute : pas trace de Gérard Longuet, ni même
d'un obscur conseiller général de canton rural. Je dois ici confesser
que s'il m'arrive de côtoyer de telles éminences, c'est parce que
je voyage en première classe. Je parle de confession parce que j'ai toujours
détesté les voyageurs de première classe, leurs beaux costumes,
leur Figaro et leurs Echos, leurs téléphones et ordinateurs portables
sur lesquels ils font semblant de travailler alors qu'ils sont en train de regarder
le DVD de La Vérité si je mens 2. Je continue d'ailleurs
à les détester mais de plus près et si j'en suis venu à
une telle extrémité, c'est à cause de mon mariage. Inutile
de le dissimuler plus longtemps : si j'ai épousé Caroline,
c'est pour son argent. Pas l'argent qu'elle détenait à l'époque,
mais celui à la tête duquel je la voyais se trouver très rapidement.
J'avais tout prévu : l'officine en centre ville animée par une noria
virevoltante d'accortes donzelles nues sous leurs blouses et sélectionnées
par mes soins, la villa avec piscine, quelque chose comme la maison de Tony Soprano,
tenue par une domesticité corvéable et lutinable à merci,
les enfants à l'Ecole du Centre, ses enseignants triés sur le volet,
avec les autres rejetons de pharmaciens et d'adjoints au maire pour qui la carte
scolaire n'existe pas, un 4 fois 4 chacun à conduire d'une main, la Rolex
au poignet, bonnes tables et vins fins, Rotary, Lions Club et Kiwanis, la résidence
secondaire dans le Lubéron, les week-ends en Toscane et les vacances sous
les tropiques, les îles, l'azur, l'azur, l'azur mais climatisé, les
croisières, pourquoi pas, mais avec Pierre Botton. Je m'voyais déjà...
J'ai dû déchanter. La pharmacie : la plus excentrée que l'on
puisse imaginer. La villa Soprano : un appartement au-dessus de la boutique où
une douche décente a été installée il y a quinze jours
et où l'on entend très bien la sonnette de garde, surtout les nuits
et les dimanches où l'on n'est pas de garde. L'Ecole du Centre : l'école
du quartier où Lucie est incapable de réciter la liste des douze
instituteurs qu'elle a vus se succéder dans sa classe l'année dernière.
Les 4 fois 4 : il a fallu attendre cinq ans pour vendre la 2 CV et acheter une
Peugeot 206 (il y a bien une auto plus grosse, familiale, avec les cartes Michelin
sous le siège avant en guise de GPS). Les bonnes tables : je cultive des
patates. Seul club fréquenté : le Stade Athlétique Spinalien,
section football, dont chaque saison est une épreuve pour le coeur et les
nerfs. Le Lubéron, la Toscane : Saint-Jean-du-Marché où l'on
est tout heureux d'être invités de temps à autre. Les tropiques
: depuis notre mariage, la Creuse, l'Eure, l'Allier (deux fois l'Allier, je connais
très bien Moulins), le Loir-et-Cher et au mois d'août on redouble
en Haute-Vienne. J'ai aligné, depuis ce jour sinistre où j'ai dit
oui, déconvenue sur déconvenue. Alors je compense comme je peux
: j'ai rejoint les rangs des détestables, je voyage en première
classe. Et si je voulais, je serais très ami avec Gérard Longuet.
TV. Football. France - Corée du
Sud 1 - 1. LUNDI. Courriel.
Je croyais avoir fait le tour de mes connaissances samedi soir à remue.net
mais je reçois des messages de deux notuliennes présentes à
cette soirée. Pour la prochaine fois, prévoir des badges ou des
chapeaux de papier siglés "notules forever". Courrier.
J'envoie une liasse de tapuscrits à AD. MARDI.
Lecture professionnelle. Alcools (Guillaume Apollinaire, Le
Mercure de France, 1913; rééd. in Oeuvres poétiques, Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade n° 121, édition établie
et annotée par Marcel Adéma et Michel Décaudin; 1344 p.,
45 €). Ma pratique de la poésie est habituellement aléatoire
et légère, je picore, je grappille une pièce de temps en
temps au hasard d'un volume rencontré. Il est rare que je lise un recueil
de A à Z et ce n'est que l'étude en classe d'Alcools qui
m'a poussé ici à une lecture complète. Lecture intéressante
car Apollinaire a pensé ce volume, l'a composé avec soin, choisissant
par exemple de l'ouvrir sur "Zone", qui fourmille d'audaces et de trouvailles
(à peu près autant que La prose du Transsibérien que
Cendrars publie la même année) de la provocation initiale ("A
la fin tu es las de ce monde ancien") à l'éclaboussure finale
("Soleil cou coupé"). C'est donc en zigzag qu'on suit le parcours
qui mène du lyrisme naturel des "Rhénanes" à l'éclatement
des formes poétiques traditionnelles en passant par les réminiscences
du symbolisme, les traces de Villon et de Verlaine ("A la Santé"),
l'unité de l'ensemble étant assurée par la thématique
de l'amour déçu et des liaisons rompues avec Annie et Marie Laurencin.
On trouve dans Alcools des vers qui tiennnent tout seuls ("Ouvrez-moi
cette porte où je frappe en pleurant", "Mon verre s'est brisé
comme un éclat de rire") et ce que je goûte particulièrement
en poésie, depuis la découverte de certaines complaintes de Laforgue,
la condensation, le fait de rassembler en une poignée de vers toute l'histoire
d'une expérience, presque d'une vie entière, des poèmes après
lesquels il n'y a plus qu'à tirer l'échelle, comme l'émouvant
et impeccable "Adieu" : "J'ai cueilli ce brin de bruyère L'automne
est morte souviens-t'en Nous ne nous verrons plus sur terre Odeur du temps
brin de bruyère Et souviens-toi que je t'attends" Vie
médicale. Dans le domaine musical, le disque est en crise. Dans
le domaine vertébral aussi. C'est l'âge, ça s'use, ça
se tasse. Je confie mon dos, en vrille depuis trois semaines, aux mains de JPR,
alias le notulien aux doigts d'or. Pour me récompenser d'avoir résisté
à ses chatouillis, je m'offre deux revues (Europe et Lignes), des vers
(Ponge) et des facéties contrapétiques (Ceux que la Muse habite).
Courriel. Une demande d'abonnement aux
notules émanant d'un auteur entendu samedi dernier cité Véron.
TV. L'Antidote (Vincent de Brus,
France, 2005 avec Christian Clavier, Jacques Villeret, Annie Grégorio,
Agnès Soral, Alexandra Lamy, François Morel, Judith Magre, Daniel
Russo; diffusé ce mois sur Canal +). Un grand patron est sujet à
des crises de panique qui le font bafouiller. Il découvre que la présence
à ses côtés d'un modeste comptable fait disparaître
ses problèmes d'élocution. Vipère au poing, Malabar
Princess, Les Âmes grises, L'Antidote : on n'en finit pas de dire adieu
à Jacques Villeret avec toujours le même sentiment de gâchis
devant les rôles caricaturaux qu'on lui offre et dont malheureusement il
semblait se satisfaire. Il faut remonter au Furet de Mocky pour le voir
dans une composition différente et stimulante. On a ici une comédie
convenue mais pas désagréable où l'on retrouve un peu le
thème du lointain Jouet (1976) de Francis Veber où, sur le même
mode, un patron engageait un sans-grade pour son confort personnel. Il y avait
dans le Jouet une dimension satirique absente ici où rien ne vient mettre
en cause les différences de statut des riches et des humbles. Les bafouillages
de Christian Clavier n'ont pas la saveur de ceux de Darry Cowl, d'ailleurs la
vitesse de son débit naturel rend peu perceptible la différence
entre les moments ou il bégaie et ceux où il s'exprime normalement.
MERCREDI. Lecture. Un coupable
trop parfait (Not Guilty, Patricia MacDonald, Albin Michel, 2002, coll.
Spécial Suspense; traduit de l'américain par Françoise Cartano;
416 p., 20,90 €). A quelques années d'intervalle, Keely perd
ses deux maris : un suicide, puis une noyade accidentelle. La présence
de son fils, enfant puis adolescent, sur les lieux de chacun de ces drames éveille
les soupçons de la police. C'est une sorte de performance que réalise
ici Patricia MacDonald : par la qualité de son intrigue, son sens de la
construction et du rebondissement, elle réussit, et ce n'est pas une mince
affaire, à faire passer au second plan l'irritation que provoque son écriture
plate et stéréotypée. Le lecteur saute ainsi par-dessus les
clichés pour s'intéresser au combat mené par Keely pour innocenter
son fils que tout semble accuser. Curiosité. La traductrice refuse
toute élision devant les noms propres commençant par une voyelle,
ce qui donne une kyrielle d'expressions comme "le jouet que Ingrid conservait",
"les oreilles de Abby", "la véhémence de Evelyn"
et les rues tranquilles de Ann Arbour" à l'effet assez déroutant.
Vie familiale. Nous effectuons un tour
en ville pour la Fête de la musique qui ressemble de plus en plus à
la foire au boudin entre baraques à frites et stands de gaufres. On s'attarde
devant un trio basique guitare-basse-batterie qui semble avoir retrouvé
l'esprit et l'énergie des Dogs et, un peu plus loin, devant un "All
Blues" soigné servi par quelques pointures de ma connaissance.
JEUDI. Vie de quartier. L'orage
de la nuit m'a semblé particulièrement véhément, les
coup de tonnerre incroyablement violents. J'en ai l'explication dans la journée,
on ne parle que de ça dans le voisinage. Une dizaine de bouteilles de gaz
ont explosé et mis le feu à un entrepôt situé à
une centaine de mètres de la pharmacie. Tout le quartier était dehors,
pyjama, nuisette et mules à pompon, à suivre le combat des pompiers
pendant que nous goûtions un sommeil paisible à peine troublé
par la bizarrerie de cet orage sans pluie. 
TV.
Je finis de regarder un vieux numéro de Campus histoire de voir
s'il n'y aurait pas quelque chose à glaner pour nourrir ma chronique d'Histoires
littéraires. Je n'en ressors pas tout à fait bredouille, car j'ai
la surprise d'entendre Josiane Balasko avouer son admiration pour Georges Perec,
aveu illustré par un extrait d'Apostrophes, l'émission de
décembre 1978 où l'auteur était venu présenter La
Vie mode d'emploi. VENDREDI. Vie
médicale. Mal aux dents. Dentiste. Verdict : c'est l'âge,
le début du déchaussement. En une semaine, je serai devenu un vieillard
gibbeux, contourné et édenté. TV.
Football. France - Togo 2 - 0. Et je suis bien content. De voir l'équipe
de France qualifiée, ce qui permet de garder de l'intérêt
pour cette compétition pendant quelques jours encore, et surtout d'échapper
à ce que je redoutais le plus en cas d'élimination : les commentaires
assurés des stratèges de gazette et de comptoir qui, dès
demain, s'en seraient donné à coeur joie (même si ce n'est
que partie remise) : bien fait, je te l'avais bien dit, j'en étais sûr,
fainéants, trop payés, Zidane trop vieux, Domenech dehors, incapable,
comme s'il était désormais impossible de prendre le football comme
un jeu où, à la Coupe du Monde comme à la Colombière,
on se passionne, parfois l'on gagne, tant mieux, parfois l'on perd, tant pis et
vivement le prochain match. Je sais que dire que le foot n'est qu'un jeu n'est
pas vrai, qu'il y a les impératifs commerciaux, publicitaires, politiques,
mais on peut toujours le regarder comme tel, c'est du moins ce que me contente
de faire. SAMEDI. Vie familiale.
Fête de l'école à Saint-Laurent. On remet des récompenses
suite aux jeux organisés la veille. Vainqueur : l'équipe des chèvres.
Alice fait partie de l'équipe des chèvres. C'est bien la première
fois qu'un Didion se distingue dans un domaine où il faut faire preuve
de force, vitesse ou adresse. La première fois aussi où je suis
fier d'être le père d'une chèvre. Le standing s'améliore
: l'après-midi, les filles effectuent leur première sortie équestre,
dans un centre éloigné de la ville (pas question de se frotter aux
m'as-tu-vu locaux). Je me renseigne : on ne peut pas parier sur les chevaux.
TV. Les Soprano (série américaine
de David Chase, 2001, avec James Gandolfini, Edie Falco, Lorraine Bracco; saison
3, épisode 4, diffusé samedi sur France 4). Bon dimanche. |