Notules dominicales
de culture domestique n°308 - 3 juin 2007 DIMANCHE.
Vie horticole. Je profite de la journée
paisible et clémente pour mettre en terre deux rangs de charlottes.
TV. Suspect n° 1 (Prime Suspect,
série britannique de Philip Martin, 2006 avec Helen Mirren, Stephen Tompkinson,
Laura Greenwood, Eve Best, Gay Lewis; saison 7, épisode 1 diffusé
en avril dernier sur Canal +). LUNDI. TV.
Suspect n° 1 (Prime Suspect, série britannique de Philip
Martin, 2006 avec Helen Mirren, Stephen Tompkinson, Laura Greenwood, Eve Best,
Gay Lewis; saison 7, épisode 2 diffusé en avril dernier sur Canal
+). On apprend avec regret la mise à la retraite de l'inspectrice Jane
Tennyson, qui signifie la fin de la série. Une série rare, une quinzaine
d'épisodes en dix ans à peu près, ce qui s'explique par le
soin apporté à tous les éléments qui la composent
: qualité de l'interprétation, valeur des intrigues, profondeur
des personnages, rigueur de la mise en scène. Après une telle démonstration,
il n'est plus question de se risquer un jour sur un épisode de Julie Lescaut,
même si on n'en a jamais eu l'intention. MARDI. Lecture.
Rottweiler (The Rottweiler, Ruth Rendell, Hutchinson, Londres, 2003;
Editions des Deux Terres, 2006 pour la traduction française, traduit de
l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj; 432 p., 22,50 €).
C'est une bizarrerie du monde éditorial, une très jeune maison,
née en 2003 qui a fait son marché chez Calmann-Lévy, débauchant
deux grosses machines, Patricia Cornwell et Ruth Rendell pour les présenter
sous des couvertures assez moches avec le nom de l'auteur en lettres dorées
du plus mauvais goût. Le fait ne serait qu'anecdotique s'il ne s'accompagnait,
si l'on en juge par ce livre, d'une sérieuse baisse de régime en
ce qui concerne Ruth Rendell. On s'était habitué à ses intrigues
un peu languissantes dans la mesure où elles cachaient toujours, sous le
vernis, une vision assez caustique de la société britannique. Bien
sûr, les derniers romans étaient plus lourds, plus empesés,
très éloignés de la perfection des joyaux que la dame sut
livrer à ses débuts comme Véra va mourir mais on les
lisait sans avoir l'impression de perdre son temps. Ce n'est pas le cas ici où
elle s'essaie au polar léger avec pour cadre, une maison dont les différents
locataires font l'objet d'une étude croisée. Parmi eux se cache
un meurtrier, le Rottweiler du titre, dont l'auteur révèle
l'identité au bout de quelques chapitres. Les autres personnages sont donc
rapidement relégués au rang de comparses plus ou moins excentriques
dans un récit qui rappelle, en moins bien, L'Assassin habite au 21 de
Stanislas-André Steeman. Il y a peu, un nouveau livre de Ruth Rendell est
sorti aux éditions des Deux Terres, La 13e marche. On restera au
pied de l'escalier. MERCREDI. Emplettes.
J'achète la somme historique de Raul Hilberg. Lecture.
Masques et Mots (Claude Daubercies, avec des collages de Geneviève
Simon, Editions Encre & lumière, 30260 Cannes-et-Clairan, 66 p., 25 €).
On peut faire confiance à Claude Daubercies pour dénicher des éditeurs
improbables. Après l'Ardéchois Le Bon Albert, La Voix du Nord, le
voici de retour dans le sud avec cette maison gardoise où l'on semble cultiver
une vision presque artisanale du travail éditorial, aux confins du livre
d'artiste. L'artiste est ici Geneviève Simon qui présente des collages
de masques composites très réussis. Appelé à commenter
ces collages, Claude Daubercies emprunte la voix d'Homère, appelé
par les dieux à composer une oeuvre nouvelle et décidant de présenter
celle-ci sous forme de tableaux-masques. On passe alors au commentaire proprement
dit qui s'intéresse au masque lui-même, à son rôle et
à ce qu'il cache : "Masque pour regarder sous l'écorce des
arbres", "Masque pour regarder sous les draps", "Masque pour
lire les mots sur les lèvres"... C'est une divagation au fil de la
plume, une promenade autour des images plutôt qu'une banale description,
un parcours qui, comme L'Odyssée, est peuplé de rencontres,
les dieux bien sûr mais aussi Hans Arp et ses "Papiers déchirés",
Tristan Tzara, Lewis Carroll, Pantagruel, Raymond Queneau, Ronsard, Claude Lévi-Strauss,
Alfred Jarry et, n'oublions pas qu'on est chez Daubercies, André Frédérique.
La voie est sinueuse, pas toujours facile à suivre parce que l'auteur refuse
de faire le travail à la place du lecteur, lequel se trouve interpellé
dans les dernières lignes : "Et toi lecteur, voyeur mon frère,
que vois-tu derrière le masque ?" Pas de réponse à attendre
donc, tout est dans la profession de foi de Daubercies qui pourrait faire réfléchir
plus d'un auteur jaloux de ses mots et de leur pouvoir : "Quand j'écris
je lance des cailloux dans l'eau. En général, ça fait des
ronds dans le lac des autres. Mais lesquels ? Ecrits, mes mots ne m'appartiennent
plus et je n'ai qu'une idée vague du bruit qu'ils font et du goût
qu'ils ont pour les lecteurs". Claude Daubercies est notulien.
JEUDI. Ecriture. L'orage d'hier
a eu raison de l'antenne satellite, pas de télévision ce soir, on
ne saura pas la suite de Dexter. C'est le moment ou jamais d'attaquer ma chronique
trimestrielle pour Histoires littéraires, la fin du mois est proche.
VENDREDI. Délices du net.
Copie d'un message reçu ce jour d'un inconnu nommé Philippe M. :
"Monsieur Didion, je viens de recevoir la veste, je vous remercie. Elle est
conforme à mes espérances. La taille est parfaite, si vous vendez
d'autres objets n'hésitez pas à me contacter. Je vous souhaite une
bonne fin de semaine. PS : Vous avez un prénom formidable, je vais aller
visiter le site que vous m'avez indiqué, merci encore." Allons bon,
me voici devenu vendeur de vestes. Après tout, si je reçois un chèque...
SAMEDI. Vie familiale. Le
week-end de Pentecôte ayant été à peu près rétabli
dans son intégralité pour à peu près tout le monde,
nous sacrifions à la tradition qui a cours en cette période, la
réunion familiale. Pour ce, il nous faut cette année gagner la région
parisienne, ce qui ne va pas sans quelques difficultés : une succession
d'orages du côté de Troyes qui nous obligent à nous arrêter
de peur que les grêlons nous perforent la carrosserie puis la boîte
crânienne, et une circulation particulièrement dense à l'approche
de Paris qui gâche le plaisir de voir enfin, avec nos yeux de ploucs ébahis,
la structure extérieure du Stade de France. Le rassemblement familial en
question a lieu au Centre Départemental de Formation et d'Activités
Sportives du Val-d'Oise, à Eaubonne. Pas facile à trouver, surtout
avec moi en guise de GPS mais l'errance dans les rues de la ville me vaudra, outre
un savon mérité qui met immédiatement fin aux bonnes dispositions
que j'avais tenté de me forger en vue de l'événement, la
découverte d'un salon "Instinc'Tif" que je regretterai tout le
week-end de n'avoir pas pris le temps de photographier. Le Centre d'Activités
Sportives grouille de sportifs, ce qui est logique et me met particulièrement
à l'aise. J'ai l'impression d'être un séminariste égaré
dans un bobinard, d'autant que pour ce qui est des sportifs, c'est plutôt
le genre boxe thaï à Sarcelles que jumping à Bagatelle. La
principale épreuve à passer est celle du repas. Je m'aperçois
que j'ai développé au fil des ans une véritable phobie pour
les endroits où l'on doit faire la queue avec un plateau avant de manger.
Les "self" comme on dit, mais pas seulement, il y a aussi les bazars
à trucs mous, les enseignes de restauration rapide. La situation y est
la même, un processus quasi jaculatoire : vous patientez pendant un temps
généralement assez long, et puis tout à coup, vous êtes
projeté face à un être en général malgracieux,
vêtu d'une veste d'uniforme et d'une toque, la louche à la main,
qui attend qu'en un quart de seconde vous lui disiez ce que vous avez choisi parmi
les plats ou menus proposés, plats et menus que vous n'avez découverts
qu'à la seconde précédente, masqués qu'ils étaient
par deux karatékas géants - car il s'agit d'un stage de karaté,
ou plus exactement de "Krav Maga", je ne sais pas ce que c'est mais
ça développe magistralement les musculatures. A ce moment-là,
je bloque, je ne sais pas si je préfère la petite saucisse-purée
au quart de poulet-frites, le saumon à l'oseille ou l'andouillette grillée,
de toute façon tout sera froid et aura le même goût une fois
que je serai arrivé à destination si je parviens à ne pas
tout flanquer par terre, et puis où s'asseoir, à côté
de qui, ou plutôt loin de qui, ailleurs c'est maxi-ceci ou le Giant-cela
et la boisson small, medium ou large, rien merci oh et puis si un café,
long ou expresso, allons bon, c'était trop simple, on vous colle un jeton
parce que l'épreuve n'est pas terminée, après il y a la machine
à café, laisser passer au moins trois personnes afin d'épier
comment elle fonctionne, cette machine, avec ce jeton qui finira immanquablement
par se coincer à mi-parcours. Un calvaire. Mon Dieu s'il vous plaît,
je suis à vos genoux, je ferai la queue pour communier, donner l'offrande,
recevoir des cendres, baiser la patène mais plus jamais de cantine, de
self, de cafétéria, de buffet à volonté, de restaurant
d'entreprise, de trucs mous, je ferai carême, tant pis j'aurai mon deuxième
savon de la journée mais j'abandonne la queue, me réfugie dans la
piaule, Lucie vient me récupérer par la peau des fesses et m'accompagne
dans les procédures prédînatoires, j'y arrive, j'avale tout
en trois bouchées, ouf, ce qui est bien c'est que ça ne dure pas
longtemps. DIMANCHE. Vie touristique.
Au programme de la matinée, une promenade dans les rues d'Auvers-sur-Oise.
Contrairement à ce que j'avais imaginé, la ville n'est pas envahie
par le commerce Van Gogh. Bien sûr, la maison Ravoux transformée
en auberge vous propose un repas dans le même cadre que celui que Vincent
a connu mais c'est à peu près tout, pas de chaussettes tournesols
ou d'oreilles coupées en pendentifs, du moins je n'en ai pas vu. La balade
est agréable, je prends plaisir à découvrir la fameuse église,
la maison du docteur Gachet, l'escalier à la rampe curviligne, la mairie,
les maisons et les rues où d'autres pointures du pinceau, Corot, Daubigny,
Cézanne, ont posé leur chevalet. Je l'effectue sans pouvoir m'empêcher
de penser à l'ouverture d'Antonin Artaud dans Van Gogh le suicidé
de la société, que RL m'a récemment remise en mémoire
: "On peut parler de la bonne santé mentale de Van Gogh qui, dans
toute sa vie, ne s'est fait cuire qu'une main et n'a pas fait plus, pour le reste,
que de se trancher l'oreille gauche, dans un monde où on mange chaque jour
du vagin cuit à la sauce verte ou du sexe de nouveau-né flagellé
et mis en rage, tel que cueilli à sa sortie du sexe maternel." L'après-midi,
je me défile pour la visite de l'abbaye de Royaumont, sieste assez lourdement
et travaille un peu pour Histoires littéraires.

LUNDI.
Lecture. Je ne m'y attendais pas, c'est une
belle surprise : au retour at home, en relisant l'épisode de la
bibliothèque dans l'Ulysse de Joyce ("Charybde et Scylla"),
traduction Pléiade, je suis cueilli par cette phrase qui me fait sursauter
: "Ce qu'il apprit de son autre femme Myrto (absit nomen !) l'Epipsychidion
de Socratididion, homme ni femme ne le saura jamais." Bien sûr, il
y en a des noms dans Ulysse, par charretées entières, mais le fait
de trouver le mien, associé en plus à celui de Socrate, me laisse
un brin pantois. Pourtant, j'avais déjà vu la chose, le nom est
souligné dans le volume Penguin que j'avais lu en premier mais je n'en
avais pas gardé le souvenir. MARDI. Ecriture.
Je boucle ma chronique pour Histoires littéraires. MERCREDI.
Emplettes. J'achète un polar japonais.
Vie avunculaire. Ma sage-femme de soeur,
toujours avide de formation professionnelle continue, donne naissance à
son quatrième bambin, me dotant d'une nouvelle nièce, Suzanne, de
lignée montbéliarde. TV. Dexter
(série américaine de James Manos Jr. avec Michael C. Hall, Julie
Benz, Jennifer Carpenter, Eric King, Lauren Vélez, James Remar; saison
1, épisodes 3 & 4 diffusés jeudi dernier sur Canal +).
JEUDI. Courrier. J'envoie des coupures
à Y et un brelan d'aptonymes à AZ, reçois une carte postale
de Cannes. Courriel. Une demande
d'abonnement aux notules. VENDREDI. Fin
(provisoire) de chantier. Mise à jour plutôt que fin mais
cela fait des années que je suis dessus et que j'attends ce moment. Il
s'agit d'un travail systématique, un recueil intitulé Souvenirs
quotidiens. Depuis le 21 novembre 1998, je note un souvenir de ma vie personnelle
antérieur à la date du 4 mars 1997. Attention, il ne s'agit pas
ici d'une entreprise à la Je me souviens de Perec qui consignait
des souvenirs communs à toute une génération mais d'une liste
de souvenirs strictement personnels, des sensations, des nombres, des êtres,
des objets, des rencontres, des événements, des lieux, des expériences,
des citations qui ne peuvent être partagés, ou alors uniquement par
des personnes présentes avec moi au moment évoqué. Il est
certain que, par exemple, le souvenir quotidien n° 432 ("1144, le numéro
de mes skis aux jeudis de neige") ne peut rien évoquer à quiconque
à part moi. C'est donc un travail à usage interne, parfaitement
délimité dans le temps, dont la première phase, la collecte
des souvenirs, s'arrêtera le 21 novembre 2017. La seconde phase consistera
à reprendre un par un, jour après jour, les quelque 6935 éléments
notés (si j'ai bien compté, mais il y a des années bissextiles,
il y a des jours ratés, il y a certainement des erreurs de notation) qui
donneront lieu à un développement sous forme de rêverie, d'interpellation
sur le mode "tu te rappelles le jour où...", d'écriture,
je ne sais pas encore, j'ai le temps d'y penser. Le but est tout simplement de
construire une sorte d'échelle composée de 6935 barreaux auxquels
je pourrai me raccrocher en cas de maladie affectant la mémoire, une de
mes préoccupations principales concernant mon vieillissement. Le dernier
souvenir devrait donc être évoqué le 21 novembre 2036, j'aurai
alors soixante-seize ans et il sera temps de passer à autre chose. Si je
suis seulement à jour dans ce travail, c'est parce qu'il a été
entamé sur des cahiers que j'ai dû ensuite retranscrire sous mode
informatique. De plus, en cours de route, j'ai commencé à établir
un index des personnes, des lieux et des thèmes évoqués,
accompagnés des numéros des souvenirs où ils apparaissent,
index entamé sur un cahier répertoire à spirales qu'il a
fallu recopier et compléter au fur et à mesure, une tâche
colossale et fastidieuse que je n'ai terminée que ce matin après
avoir inscrit le souvenir n° 3116 ("Les auteurs étudiés
au centre PEGC : Marguerite Duras, Flaubert, Ionesco, Beaumarchais, Carson McCullers,
George Bernard Shaw, Arthur Miller, Eugene O'Neill, Dylan Thomas.") Cet index
compte actuellement 2701 entrées, depuis Aachen (Aix-la-Chapelle, Allemagne
: 416, 1906) jusqu'à Zurbach (Vincent, dit Zélon, condisciple :
3008). TV. Dexter (série
américaine de James Manos Jr. avec Michael C. Hall, Julie Benz, Jennifer
Carpenter, Eric King, Lauren Vélez, James Remar; saison 1, épisodes
5 & 6 diffusés la veille sur Canal +). SAMEDI. TV.
Football. France - Ukraine 2 - 0 (en direct sur TF1). Bon dimanche. Notules
dominicales de culture domestique n°309 - 10 juin 2007 DIMANCHE.
Lecture. Si le coeur bat encore (Aino
Trosell, Bokförlaget Prisma, Sweden, 2000; Balland, coll. Thriller, 2006
pour la traduction française, traduit du suédois par Philippe Bouquet;
448 p., 23 €). Suite à une infidélité conjugale,
Siv Dahlin quitte son mari et la ville de Göteborg pour s'installer dans
une campagne perdue du nord de la Suède. L'endroit se révèle
infesté de nostalgiques du nazisme. S'il faut attendre plus de deux
cents pages pour attaquer le versant policier de cette histoire avec la découverte,
par le personnage principal, d'un fichier recensant les juifs suédois datant
de la Seconde Guerre mondiale (fichier bien réel, trouvé en 1997
et destiné à préparer la déportation des personnes
en question en cas d'Anschluss), il n'y a pas vraiment lieu de s'en plaindre.
Aino Trosell se montre en effet plus intéressante et plus convaincante
quand elle raconte les difficultés ordinaires de son personnage face à
sa nouvelle vie (divorcer, vivre seule, déménager, trouver un emploi
dans une région désertée, apprendre un métier dans
une tannerie, se faire de nouveaux amis, résister aux suppliques et menaces
du mari abandonné, etc.) que lorsqu'elle fait basculer son histoire dans
le polar proprement dit avec la mise en scène d'une nébuleuse néonazie
qui donne lieu à une intrigue plutôt mal fichue et mal traitée.
C'est qu'Aina Trosell est avant tout une romancière du courant prolétarien,
engagée dans la critique de la société suédoise et
dans la dénonciation de ce qui est souvent encore considéré
comme un modèle politico-social. Elle dénonce avec vigueur et clarté
les dérives du système, les accrocs à la couverture sociale,
la désertification des zones rurales, la désindustrialisation, le
tourisme envahissant, la tentation extrémiste qui s'empare des déshérités.
Malheureusement, l'emballage policier n'est pas à la hauteur et on ne la
suivra pas dans les autres aventures de Siv Dahlin qui, selon l'éditeur,
devraient faire l'objet d'une trilogie. LUNDI. Obituaire.
"Je me souviens que c'est dans un court-métrage de la Nouvelle Vague
intitulé Histoire d'eau que Jean-Claude Brialy prononce cette phrase
grandiose : Plus je pédale lentement, moins je vais vite" (Georges
Perec, Je me souviens, Jms n° 335). Roland Brasseur précise
dans son Je me souviens de Je me souviens : "Une histoire d'eau,
1958, film de 18 minutes de François Truffaut et Jean-Luc Godard (né
en 1930), avec Jean-Claude Brialy (né en 1933). Montage réalisé
par Godard à partir d'images d'inondations dans la région parisienne,
tournées par Truffaut. Projeté en complément de programme
de Lola, de Jacques Demy. Brialy déclare en fait : Moins je pédale
plus fort, plus j'avance moins vite ou plus je pédale moins fort, moins
j'avance plus vite." TV. Le
Prisonnier d'Alcatraz (Birdman of Alcatraz, John Frankenheimer, E.-U., 1962 avec
Burt Lancaster, Karl Malden, Telly Savalas; diffusé en mai dernier sur
Cinécinéma Classic). Lecture.
En route, mauvaise troupe (Jacques Vaché, Jean Bellemère,
Pierre Bissérie, Eugène Hublet; auto-édition, 1913; rééd.
Le Chien rouge, 2006; 64 p., 6 €). Depuis Alfred Jarry et le lycée
de Rennes, on sait qu'il faut être attentif à ce qui est publié
dans le cadre des établissements scolaires de l'ouest de la France. Car
c'est à Nantes que voit le jour, début 1913, le premier - qui restera
l'unique - numéro de la revue En route, mauvaise troupe, tiré
à vingt-cinq exemplaires sur une machine à alcool. Ses contributeurs,
parmi lesquels on retient surtout aujourd'hui Jacques Vaché, y proclament
leur méfiance vis-à-vis des conventions du temps et de leurs représentants
(bourgeois, militaires, écrivains bien en cour) et leur refus de l'avenir
que ceux-ci leur réservent. Le recueil contient quelques articles qui constituent
autant de professions de foi, une suite de proses poétiques et un bouquet
de poèmes plus traditionnels. C'est un appel à la jeunesse, un appel
à l'insoumission, une ode à l'anarchie, qui vaudra à ses
auteurs de sévères démêlés avec les élèves
voisins de Saint-Cyr, démêlés rappelés, en fin de volume,
par une sélection de coupures de presse de l'époque. Ces jeunes
gens, qui démontrent qu'on peut être très sérieux quand
on a dix-sept ans, n'échapperont pas tous à la guerre qui menace
: Eugène Hublet mourra sur le front de la Somme, Jacques Vaché sera
blessé et rencontrera à Nantes un jeune interne nommé André
Breton qui dira de cette rencontre qu'elle a "détourné sa vie
de son cours", ce qui n'est pas rien quand on connaît le peu de goût
de Breton pour les reconnaissances de dettes. Extrait. "Nous sommes des
jeunes. Il y a de ces vieux principes et de ces mots usés, auxquels nous
n'avons pas pu croire. Nous avons abandonné une vie bête et douce
et sans heurt pour une vie à nous. Nous n'avons guère l'espoir d'être
heureux, la prétention d'être des vainqueurs. Nous voulons vivre
selon nous et puis c'est tout." MARDI. Vie
de quartier. Bienvenue à notre nouveau voisin. Le frère
du coiffeur qui avait quitté femme et enfant pour s'installer au-dessus
du salon qui fait face à la pharmacie est reparti ailleurs avec femme et
enfant, mais pas la même femme et pas le même enfant. Notre nouveau
voisin est un clown, un vrai, c'est marqué sur son camion. Il est même
artiste peintre, c'est aussi marqué sur son camion, comme pour les peintres
en bâtiment. Il doit être aussi sculpteur car dès son arrivée,
il a posé quelques oeuvres dans son jardin, d'ici on dirait des totems
ou quelque chose comme ça. Il a dû quitter son quartier, dit-on,
parce que ses voisins en avaient assez de ses frasques artistiques. M'est avis
qu'on va s'amuser. Je me réjouis. Délices
du Net. On a pris l'habitude, en peu de temps, de le voir occuper l'espace.
Il va falloir s'habituer à le voir occuper le temps, voir l'espace-temps.
C'est Michel Clavel, notulien, qui a repéré ce communiqué
de l'Elysée, belle illustration du passé postérieur cher
à l'Ouvroir de Grammaire Potentielle : "Nicolas Sarkozy a assisté
le lundi 5 juin 2007 aux obsèques de Jean-Claude Brialy qui se dérouleront
à 15 heures 30 à Paris, en l'église de Saint-Louis-en-l'Île".
TV. Sauf le respect que je
vous dois (Fabienne Godet, France, 2005 avec Olivier Gourmet, Dominique Blanc;
diffusé en mai dernier sur Canal +). MERCREDI. TV.
Football : France - Géorgie 1 - 0, en direct sur TF1. JEUDI.
TV. Dexter (série américaine
de James Manos Jr. avec Michael C. Hall, Julie Benz, Jennifer Carpenter, Eric
King, Lauren Vélez, James Remar; saison 1, épisodes 7 & 8 diffusés
le soir même sur Canal +). VENDREDI. TV.
Bienvenue à bord ! (Jean-Louis Leconte, France, 1990 avec Pierre
Richard, Martin Lamotte, Evelyne Bouix; diffusé ce mois sur Cinécinéma
Famiz). SAMEDI. Vie littéraire.
Le deuxième samedi de juin, c'est le début des Journées littéraires
du Bourbonnais à Jaligny-sur-Besbre, Allier, la remise du Prix René-Fallet
et pour moi une des meilleures journées de l'année. J'en aime chaque
composante : l'école manquée, le beau temps toujours au rendez-vous,
les quatre heures de route solo avec arrêts obligatoires au Donjon pour
la jaffe et pour le roupillon à Saint-Léon où se trouve le
plus beau coin de sieste de l'Hexagone, l'arrivée à Jaligny, qui
semble toujours plongé dans une sieste perpétuelle, le café
à l'hôtel du Progrès, tout un programme, où il faut
se lever matin pour arracher la taulière à sa belote, l'assemblée
où au fil des ans j'ai appris à connaître tout le monde au
moins de vue et où personne ne me connaît. Bien sûr, ça
se gâte toujours un peu au moment du vote parce que le livre que j'ai choisi
ne décroche jamais la timbale mais bon. Cette année, c'est encore
mieux : j'apprends que Jean-Moïse Braitberg, dont j'ai beaucoup aimé
L'enfant qui maudit Dieu, ne figure même plus parmi les sélectionnés
: on s'est rendu compte qu'il était trop vieux ! C'est qu'il faut avoir
moins de quarante ans pour concourir, après tout Fallet n'en avait pas
vingt quand il reçut sa première médaille littéraire...
Souvenir ici de celui qui, voulant présenter son premier roman mais ayant
lui aussi dépassé la date de péremption, voulait que j'intervienne
auprès du jury pour qu'il bénéficie d'une dérogation.
C'est ça mon gars, et puis tant qu'on y est, je connais du monde au jury
de l'agrégation, si tu veux je demande à ce que ton oeuvre soit
au programme l'an prochain, et pour l'Académie, tu me téléphones.
Donc pas de Braitberg. Je me rabats sur Rhésus, d'Héléna
Marienské, dont j'ai apprécié les cent premières pages,
c'est mieux que rien. Mais comme attendu le livre est un peu trop décalé
pour un prix qui, au fil des ans, se révèle tout de même assez
peu audacieux et qui échoit donc à Blandine Le Callet pour Une
pièce montée. Tant pis, j'ai l'habitude, ce n'est pas ça
qui va ternir ma journée. Je réponds aux questions de l'envoyée
de La Montagne pour une interview que je ne lirai jamais et je repars après
la proclamation des résultats, au moment du vin d'honneur, soit à
l'heure où, dans une autre vie, je serais arrivé.
Bon dimanche. Notules
dominicales de culture domestique n°310 - 17 juin 2007 N.B.
Pas de notules dimanche prochain (week-end parisien pour cause de fête remue.net).
DIMANCHE. TV. OSS 117
: Le Caire nid d'espions (Michel Hazanavicius, France, 2006 avec Jean Dujardin,
Bérénice Bejo, Aure Atika; diffusé en avril dernier sur Canal
+). LUNDI. Courrier. Je
reçois un volume de poésies d'Aragon en Pléiade et deux CD
de François Béranger destinés à remplacer des vinyles
désormais inusités. Qu'on ne s'offusque pas de me voir, à
mon tour, commander mes livres sur Internet : je n'ai fait que convertir quelques
bons d'achat FNAC reçus en contrepartie de menus travaux d'écriture.
Lecture. [Sans titre] (François
Decq, tapuscrit; 112 p., don de l'auteur). TV.
Double énigme (The Dark Mirror, Robert Siodmak, E.-U., 1946
avec Olivia de Havilland, Lew Ayres, Thomas Mitchell; diffusé ce mois sur
Cinécinéma Classic). MARDI. TV.
La Doublure (Francis Veber, France, 2006 avec Gad Elmaleh, Alice Taglioni,
Daniel Auteuil, Kristin Scott Thomas, Virginie Ledoyen, Richard Berry; diffusé
en avril dernier sur Canal +). MERCREDI. Emplettes.
J'achète, en librairie cette fois, un "florilège de l'humour
et de l'imaginaire des noms de lieux". Florilège plutôt garni,
832 pages. VENDREDI. Vie aquatique.
La journée se termine en quatuor à la piscine, histoire d'oublier
la fatigue due à une nuit mitée. Lucie a atteint, sans raison apparente,
des himalayas glycémiques culminant à près de cinq grammes.
SAMEDI. Lecture. Paysages
d'Italie. Les peintres du plein air (1780-1830) (sous la direction d'Anna
Ottani Cavina, Electa, Milan/Réunion des musées nationaux, Paris,
2001; 386 p., 340 F). Catalogue de l'exposition, Galeries nationales du Grand
Palais, Paris 3 avril - 9 juillet 2001, visitée le 17 juin de cette année-là.
C'est dans la période ici examinée que, dans la continuation de
Claude Gellée, le paysage quitte sa dimension d'idéal classique
pour devenir nature dans un processus qui conduit au réalisme et à
d'autres innovations. Le voyage en Italie est alors une étape obligatoire
de la formation des peintres, souvent en tant qu'accompagnateurs des jeunes gens
fortunés qui accomplissent le Grand Tour et jouent pour eux le rôle
d'employeur et de mécène. Rome et Naples constituent les destinations
privilégiées. Le travail se fait sur papier ou carton, en petit
format, et n'est d'abord qu'une étude destinée à être
retravaillée en atelier : la création en plein air sur toile ne
viendra qu'après 1830. Les artistes fréquentent les mêmes
lieux, les mêmes sites, les mêmes auberges, les mêmes cercles
et forment une communauté cosmopolite (Anglais, Français, Norvégiens,
Allemands...) qui n'hésite pas à échanger impressions et
techniques. Leurs images présentent bien des ressemblances mais rapidement
l'originalité d'un Corot ou d'un Turner se détache de l'ensemble.
C'est que l'échantillon présenté est très vaste, on
trouve ici une multitude d'artistes peu connus, des Giroux, des Knip, des Pitloo
et des Schirmer dont j'avoue n'avoir jamais entendu parler. Chacun fait l'objet
d'une biographie minutieuse, les auteurs s'attachant à chacun des pas qu'ils
ont effectués dans le pays. Le problème, c'est que cette volonté
de précision biographique se retrouve dans les commentaires qui accompagnent
les tableaux : bien souvent, l'image elle-même est délaissée
au profit d'interrogations un peu vaines concernant sa datation, le fait de savoir
si elle a été réalisée lors de tel ou tel voyage en
compagnie de celui-ci ou de celui-là. Les textes ne sont donc pas toujours
passionnants mais on peut s'occuper en collationnant les coquilles qui sont légion
: voir une telle masse de travail gâchée par une mise en forme aussi
hâtive est un rien désolant. Il reste les reproductions, bien réalisées,
des agrandissements de détails qui permettent d'appréhender la technique
de l'artiste et le plaisir de découvrir des oeuvres splendides peu ou pas
du tout connues, comme ce Mur à Naples de Thomas Jones, le plus
petit tableau de la National Gallery (11,4 x 16 cm).  A
Wall in Naples
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